de Jan Heuft, pb.
En
revenant dans mon pays natal, je fus fortement marqué par la campagne
contre l'islam et contre les étrangers dans les media et dans le
débat politique. Et pas seulement dans mon propre pays, mais également
dans bon nombre d'autres pays européens et parfois africains.
Moi - même étant migrant dans un pays africain depuis plus
de quarante ans, de surcroît responsable d'une association qui est
sensée d'être au service des personnes en recherche d'un monde
meilleur, j'ai beaucoup de mal à adhérer à cette politique
d'exclusion! Beaucoup de membres de ma famille et de mes amis ont émigré
après la deuxième guerre mondiale. Tout d'abord à l'intérieur
du pays, d'une province à l'autre puis vers des pays lointains comme
le Canada, l'Australie et la Nouvelle Zélande. Tous ont cherché
à construire un avenir ailleurs et meilleur. Qu'auraient - ils dit
s'ils avaient eu un accueil semblable à celui que nous réservons
à ceux et celles qui tentent la même aventure en venant chez
nous ? Puis nous savons que ces migrants d'aujourd'hui, laissent derrière
eux des conditions de vie bien plus précaires que celles de nos proches
et amis du siècle dernier.
Mais il y a plus ! Quel regard portons - nous, tout d'abord humainement en tant que concitoyen de cette planète, sur cette politique de méfiance, de chasse à l'homme, de fermeture des territoires nationaux ? Puis comment mettre tout cela en harmonie avec ce que nous sommes : croyants en un Dieu unique, un Dieu d'amour, un Dieu qui a créé chacun à son image ? Comment garder une paix intérieure devant une telle politique d'exclusion lorsque nous sommes envoyés vers " l'autre " pour trouver ensemble un chemin vers Dieu qui donnera plus de sens à notre existence ? Le deuxième concile du Vatican, n' a - t -il pas affirmé que Dieu se révèle par des multiples chemins et que nous sommes pas les seuls à tenir la vérité ?
Au fond, ne sommes - nous pas entrain de nous enfermer dans un petit territoire de gens de même croyance, de même couleur et de mêmes idées ? Or que nous vivons dans une époque où la mondialisation, la globalisation prend le dessus dans tous les domaines. Le Christ, justement, n'est - il pas venu pour nous libérer de toutes ces contraintes bien terre à terre? Si nous prétendons d'être des hommes de Dieu, de bonne volonté alors des questions très pratiques nous sont posées :
- Quel regard portons - nous sur le fait que dans nos pays des étrangers en situation irrégulière sont conduits à la frontière après des années de présence ou des démarches administratives ?
- Comment situons - nous lorsque des camps d'expulsions sont construits à proximités des frontières ou des aéroports ?
- Comment situons - nous lorsque des gens sont arrêtés parce que 'ils adhèrent à une autre religion que la notre ou parce qu'ils lisent un des livres saints différent du notre ?
- Comment situons - nous lorsque les femmes sont exclues de la vie publique et même ecclésiale, lorsqu'elles sont lapidées pour avoir jeté un prétendu regard vers un autre homme ?
- Comment situons - nous lorsque des gens, hommes, femmes et enfants périssent dans le sahel ou dans la mer en route vers un monde meilleur ?
- Comment situons - nous lorsque demain, les hommes et les femmes du quatrième âge ou les handicapés seront exclus de nos sociétés parce que " trop chers " ou " pas assez productifs " ?
- Comment situons - nous lorsqu'un homme se présente à un hôpital avec son sperme en exigeant qu'il soit utilisé uniquement pour la race blanche ?
Où serons - nous dans ces situations, en tant que croyants et en sachant que toute personne a été crée par Dieu à son image ? Saurons - prendre position devant ces situations d'injustice et d'intolérance ? Saurons - nous mettre notre propre existence en danger pour le bien être de l'autre ?
A l'occasion de la projection du film sur la vie des moines de Tiberine, j'ai souvent pensé à tous ceux et celles qui ont donné leur vie, pour un monde plus convivial entre les humains de différentes races, cultures et religions. L'offrande de cette vie, comme d'autres religieux et des milliers de simples algériens l'ont fait, a - t -elle été pour rien ? A - t- elle eu un sens ?
A cette période je traversais souvent, le matin tôt, les banlieues d'Alger où les trottoirs débordaient de jeunes lycéennes et étudiantes allant courageusement vers leurs établissements malgré les menaces et les attentats ? Ces " va et vient " n'ont jamais cessé dans cette époque. Ces actes courageux n'ont - ils rien apportés à ce monde ?
Il y a quelques mois, nous nous sommes trouvés sur un cimetière pour enterrer deux petits bébés jumeaux. Nous étions peu nombreux, papa et mamans migrants, quelques autres africains, quelques algériens dont ceux qui avaient creusé la tombe. Une fois la terre remise à sa place, nous nous sommes mis, spontanément, à prier ensemble, musulmans et chrétiens, certains à genoux sur la terre fraîche, d'autres debout, mais tous unis dans une profonde communion dans le malheur mais aussi dans une croyance dans un seul Dieu. A un moment donné nous avons commencé à chanter, à voix basse, le célèbre chant de Martin Luther King : " We shall overcome " " Nous vaincrons "
En 1944, mon père et mon frère étaient détenus dans un camp de concentration en Allemagne. Mon frère a vu son père, et mon père, souffrir lorsqu'il était torturé par les nazis. Toute sa vie il a connu de cauchemar à cause de cela, mais il n'en a jamais voulu au peuple allemand, parce que lui et mon père ont eu la vie sauve, grâce à une aide en nourriture et soins dans les nuits, d'une famille habitant à quelques kilomètres du camp. Une belle réalité que nous rencontrons souvent dans la vie et qui nous apprend à ne pas généraliser et à ne pas porter des jugements sur un peuple en général, mais tenir compte des engagements de chacun et de chacune.
Le cours de la vie a fait que j'ai été mêlé, plusieurs fois, à faire un bout de chemin ensemble avec un jeune homme et une jeune femme, de religions différentes et dont l'amour pour l'un et l'une, avait conduit à envisager à construire un projet de vie ensemble. Quelques années après, nous constatons, eux et moi, que ce choix n'a pas été sans conséquences et que le chemin parcouru, ou à parcourir encore, est semé d'embûches. Là, nous rencontrons ensemble des moments de vérité où il faut vraiment avoir une foi en Dieu, et un sens du consensus, pour poursuivre ce qui a commencé dans un élan d'un grand amour débutant. Il m'est arrivé d'échanger là-dessus, pendant plus d'une heure, à bâtons rompus avec les intéressés dans un petit restaurant d'une gare de chemin de fer, sur terrain neutre ! Mais je pense que ces moments de communion de pensée font que nous trouvons le courage de poursuivre cette approche vers l'autre qui est si différente de nous.
L'expérience de chaque été, que nous renouvelons depuis
de nombreuses années, lors d'un centre de vacances où sourds
et muets, mongoliens, réfugiés, migrants, algériens
et étrangers, chrétiens, musulmans et non croyants, se rencontrent,
se parlent, s'intéressent aux différentes cultures et langues,
est un signe d'espérance, d'encouragement qui nous donne force à
croire à un monde ouvert à tous, sans une mise à l'écart
de qui ou de quoi qu'il soit, handicapé ou non, intelligent ou non,
jeune ou non, noir ou non, musulman / juif / chrétien ou non, jeune
ou non.
Actuellement nous préparons le Forum Social Mondial qui aura lieu au Sénégal au début du mois de février 2011. Le dernier avait eu lieu au Brésil. C'était au moment de la crise financière mondial et, malheureusement, le Forum n'avait pas pu trouvé quelques propositions concrètes pour y en sortir. Cette fois nous comptons y être présents avec un stand avec nos partenaires dont le Secours Catholique, le CCFD et la Cimade et nous espérons par ce fait de mettre au cur de la manifestation les réalités de l'immigration clandestine avec ses " pour " et ses " contre " avec tous ses drames et ses faux espoirs.
Par notre participation, sur un plan plus large, nous essaierons d'apporter quelque chose pour un monde plus juste, plus humain, pas seulement en paroles, mais surtout en actes. C'est la philosophie de notre association, Rencontre et Développement, CCSA ", qui veut tout d'abord être présent pour celui ou celle qui frappe à notre porte.
Alger, le 24 octobre 2010.
Jan Heuft.
Président de R&D (CCSA)
The challenges of our times
Returning
to my home country, I was forcibly struck by the campaign in the media and
the political scene against Islam and foreigners. This is not only in my
own country, but in a good number of European countries and occasionally
African nations. As I have been a migrant in an African country for over
forty years, and in addition responsible for an association intended to
be of service to people in search of a better world, I find it hard to tolerate
this policy of exclusion!
Many of my family members and friends emigrated after the Second World War.
Initially, it was within the realm, from one province to another, then outwards
towards distant countries such as Canada, Australia and New Zealand. All
of them sought to build a better future elsewhere. What would they have
said if they had had a welcome similar to the one that we reserve to those
men and women who attempt the same adventure by coming to us? Moreover,
we know that these migrants of today leave behind them conditions of life
much more unstable that those our nearest and dearest did last century.
There is more! How do we see, firstly from a human point of view as citizens
of this planet, this policy of mistrust, manhunt, and fortress Europe? Then,
how can we equate this with who we are: believers in the one God, a God
of love, and a God who created each one in his own image? How can we maintain
our inner peace when faced with such a policy of exclusion, when we are
sent towards others to seek together the way to God, who will
make more sense of our existence? Did not the Second Vatican Council assert
that God reveals himself in multiple ways and that we are not the only ones
with the truth?
Deep down, are we not in the process of withdrawing into a restricted territory
of people with the same belief, colour and ideas, whereas we are living
in an era where globalisation is taking over in every area? Did not Christ
come precisely to liberate us from all these very down-to-earth constraints?
If we claim to be men of God and of good will, then some very practical
questions are being asked of us.
Very practical questions asked of us:
- How do we see illegal immigrants in our countries being deported after years of residence or civic procedures?
- What is our opinion on deportation camps built near borders or airports?
- What is our opinion when people are arrested because they belong to a religion that is not ours or because they read a holy book different from ours?
- What is our opinion when women are excluded from public life and even religious community life, when they are stoned for allegedly glancing at a man?
- What is our opinion when people, men, women and children perish in the Sahel or in the sea on the way to a better world?
- What is our opinion when tomorrow, elderly men and women or those with disabilities will be excluded from our societies because they cost too much or are not productive enough?
- What is our opinion when a man comes to a hospital with his donor semen, demanding it to be used only for the white race?
Where will we be in these situations, as believers, and aware
that every person was created by God in his own image? Will we know how
to take a stand faced with these situations of injustice and intolerance?
Will we know how to put our own life at risk for the well-being of another?
Brave acts for nothing?
When watching the film on the Tiberine monks, I often thought of all those
men and women who gave their lives for a more liveable world possible between
persons of difference races, cultures and religions. Was the offering of
these lives, like other Religious and thousands of ordinary Algerians, for
nothing? Did it have meaning?
At that time, I often went through the suburbs of Algiers
where the pavements are packed with young secondary school boys and girls
bravely making their way to their schools and colleges in spite of threats
and attacks. This coming and going never stopped during that time. Did those
brave acts bring nothing to this world?
Some months ago, we were in a cemetery to bury twin infants.
We were not many, migrant mums and dads, a few other Africans, some Algerians,
including those who had dug the grave. Once the last sod was in place, we
spontaneously began to pray together, Muslims and Christians, some kneeling
on the fresh soil, others standing, all joined in deep communion by the
misfortune, but also in the belief in the one God. At a given point, we
began to sing in a low voice the famous song of Martin Luther King, We
shall overcome.
To walk part of the way together and bear each ones
responsibilities in mind
In 1944, my father and brother were detainees in a concentration camp in
Germany. My brother had seen his father and my father suffer when he was
tortured by the Nazis. He had nightmares all his life on account of that,
but he never blamed the German people. He and my father had been saved thanks
to help received in food and care in the night time by a family living a
few kilometres from the camp. This is a beautiful reality that we often
find in life and which teaches us not to generalise and make judgements
about people in general, but rather to bear in mind every man and womans
responsibilities.
The course that my life took has meant that I was led several times to walk some of the way together with a young man and woman, of differing religions and whose mutual love led them to plan a life together. Some years later, we noted, they and I, that this choice was not without consequences and that the path taken, and still being followed, is fraught with pitfalls.
To come across moments of truth together
At these times, we come across moments of truth together where we really
need faith in God and a sense of the general opinion to pursue what was
begun in the initial impulsion of a great love. I happened to have discussed
this and that for over an hour with the ones involved in the little café
of a railway station on neutral territory! However, I believe those moments
of meeting of minds mean that we find the courage to pursue this approach
further towards the other person so different from us.
For some years, we have had a now well-established annual
summer camp where people with hearing and speech disabilities, people with
Downs syndrome, refugees, migrants, Algerians and foreigners, Christians,
Muslims and non-believers meet, converse, take an interest in differing
cultures and various languages. It is a sign of hope and encouragement and
gives us optimism to believe in a world open to all, without exclusion of
anyone or anything, with or without disabilities, clever or not, young or
not, Black or not, Muslim, Jew, Christian or not.
We try to contribute something to a more just, more human
world, not only in words, but especially in deeds.
Jan Heuft