Haïti. L'Eglise veut renaître de ses décombres
Témoignage d'un prêtre canadien qui vient de rentrer de Haïti
Enregistré sur une émission de Radio Vatican diffusée le mardi 2 février 10
Trois semaines après le séisme des centaines de milliers de personnes vivent toujours dans des camps de tentes. Selon l'ONU au moins 480.000 personnes ont quitté la capitale pour les régions rurales. Les organisations humanitaires nationales et internationales interviennent quotidiennement pour distribuer des soins et de la nourriture.
Mais certaines organisations inspirent le doute. Des problèmes qui s'ajoutent au désarroi déjà immense d'une population privée de l'essentiel et en grande partie livrée à elle-même.
Notre témoin, le P. Bernard Veilleux, directeur de Radio Galilée, radio chrétienne du Québec, vient de rentrer de Haïti. Il a été bouleversé par la souffrance et le dénuement des sinistrés. Mais il a aussi été scandalisé par l'attitude de certains groupes qui profitent de la situation pour enrôler de nouveau adeptes.
Arrivés à la ville de Port-au-Prince, c'est le spectacle d'un vrai désastre. Les gens disent en créole : " écrasés net ".
Je suis allé dans la cour des Surs Salésiennes où il y avait 7000 personnes là où les tentes sont montées. Cinq nouveau-nés venaient de naître et on tentait de leur donner un peu de riz . Encore là, c'est la difficulté de pouvoir donner à manger à un peuple affamé et inquiet.
On nous annonçait qu'il y avait 12 à 15 000 soldats américains... Je n'en ai pas vus!
Les gens ne voient pas non plus les autorités civiles, ils se plaignent de ne pas entendre ni voir le président. Ils se plaignent de ne pas voir la police. La responsable des Surs Salésiennes m'a dit : " Vous savez, nous n'avons même pas vu le maire de ce quartier !"- Comment cette église haïtienne qui a elle aussi été très douloureusement touchée vient-elle en aide aujourd'hui à la population ?
Ils ont de la difficulté à penser à une aide extrêmement concrète. Ils sont avec les gens, dorment à la belle étoile avec eux. Mais, qu'est-ce que vous voulez, ils font comme tout le monde... Mais, ils prient, ils célèbrent l'Eucharistie à ciel ouvert, ils sont là, pour le moment, avec eux. Et ils attendent eux aussi des secours internationaux. Je dois vraiment dire l'exceptionnel travail des missionnaires, hommes et femmes, sur place. Ce sont des personnes d'une force inouïe pour tenir et propulser tant de personnes à venir en aide aux autres.- Certaines personnes évoquent l'arrivée d'une secte sur l'île. Est-ce que vous avez constaté ce phénomène ?
Des Etats Unis, sont entrés des prédicateurs qui n'arrêtent pas de crier avec des chants qui sont des horreurs. Ils sont là à haranguer les foules en annonçant une punition de Dieu.
Les Adventistes sont arrivés et ont donné de la nourriture à des milliers de personnes et, vous savez par quoi ils doivent passer ? Ils les baptisent
L'église catholique, elle, est à terre. Ils souhaitent pouvoir remettre sur antenne Radio Soleil pour pouvoir continuer à communiquer avec la population et annoncer un message qui ne soit pas celui de la peur, de la crainte mais celui de la compassion, de la solidarité et de l'amour du Christ.
- Autre danger qui menace, le pillage du patrimoine culturel. L'UNESCO a mis en garde contre le pillage et a demandé des mesures. Avez-vous assisté à ce phénomène ?
Oui, surtout en ce qui concerne l'Église catholique. L'archevêché qui a été détruit, a, en dessous, toutes les archives. Il y a là des choses très importantes pour le patrimoine culturel. Là encore, l'Église a de la difficulté à réagir, étant donné qu'il y a actuellement de la misère de partout. Mais, il y en a qui sont extrêmement soucieux de ne pouvoir récupérer ces archives. En tout dernier lieu, je sais que l'administrateur apostolique Mgr Lafontan, a demandé de l'aide au gouvernement et à d'autres instances pour intervenir et dégager des décombres les documents et archives qui sont très importants. Même chose pour chaque paroisse, chaque communauté. Vous savez, des pillards, non seulement vont chercher des choses, mais, lorsqu'il partent, ils brûlent Lorsque j'étais à la réunion des prêtres rassemblés pour soutenir Mgr Lafontan, l'administrateur apostolique, on est venu nous annoncer qu'on venait d'incendier le presbytère de l'archevêché.
J'ai su que le gouvernement a trouvé des experts pour aider à préserver les archives ou au moins ce qu'il en reste. Ils ont les personnes mais ils n'ont pas les outils, les instruments pour dégager les dalles de ciment, de pierre qui se sont aplaties les unes sur les autres.
- Près de 3 semaines après le séisme, on doit penser à la reconstruction. Comment peut-elle se passer? Certains estiment que Haïti doit être dirigée par une organisation internationale. D'autres soulignent la difficulté d'une participation ou d'une collaboration de la population haïtienne. Vous, qui vous êtes allés sur place. Quel est votre sentiment ?
Je crois qu'il faut être très humbles devant cette perspective. C'est tellement immense cette misère. Comment pouvons-nous construire un plancher solide si la population reste sur place? Je ne sais pas comment on pourra déplacer la population pour un temps suffisant et comment reconstruire sur du solide. C'est vraiment la parabole de la maison bâtie sur le roc.Oui, le peuple se doit de contribuer à la reconstruction de son être, de sa personne, de l'identité haïtienne Mais il faut nettoyer la poubelle ! Et Port-au-Prince, actuellement est malheureusement comme un dépotoir à ciel ouvert. Tout s'est écrasé, ou à peu près tout.
C'est un immense travail qui ne peut pas se faire de manière rapide. Et c'est ça le drame !
Je suis convaincu que Jésus traversant la ville, aurait pleuré sans arrêt jusqu'au bout et, après, il se serait ressaisi pour toucher, pour bénir, pour dire quelques mots. On est muet devant une telle catastrophe ! Alors l'annonce de l'Évangile doit trouver un sens rempli d'espérance au lieu d'avoir les oreilles percées par des décibels qui n'ont pas de sens. J'appelle cela de la folie...
Propos recueillis par Hélène Destombes.