Heureux les artisans de paix

JDPMC of Osogbo meets politicians for dialogue on women participation in politics

L’éducation ou la culture de la paix est une manière de mettre en pratique, jour après jour, des valeurs, des attitudes et des comportements aidant la société à se débarrasser de tout mode de vie qui conduit à la violence, au conflit, à la guerre, au tribalisme, au racisme.

Centres de justice, développement et paix

Au Nigeria, pour faciliter l’éducation et la culture de la paix, chaque diocèse a pris l’initiative de créer son centre de justice, développement et paix. C’est ainsi que le diocèse d’Osogbo, au sud-ouest du Nigeria, a aussi son centre de justice, développement et paix (Justice, Development and Peace Markers Centre, JDPMC).  Ce centre a pour mission de promouvoir la justice, le développement durable et la paix pour participer à la transformation du monde. Le coordinateur en est l’un des prêtres diocésains, assisté d’un autre prêtre, de 18 membres de staff, de cinq personnes chargées de l’administrations, de trois assistants et de quatre chauffeurs. Selon le rapport annuel 2023 du coordinateur, le centre ne s’est pas focalisé sur les seules élections inclusives et crédibles, la défense des droits des faibles, l’aide aux personnes vulnérables, la campagne contre la violence faite aux personnes vulnérables comme les handicapés, la promotion et le rôle de la femme à la gouvernance de l’État d’Osun, la promotion de la cohabitation pacifique, la promotion au développement rural et à la sécurité alimentaire, la campagne à l’enrôlement massif avant les élections 2023 et l’organisation de sessions sur place et dans les différentes communautés dans l’État d’Osun pour assumer la cohabitation pacifique et la sécurité.

Mais cette commission de justice, développement et paix a beaucoup œuvré pour la justice et les droits de l’homme. Par exemple, elle a reçu 43 plaintes de violence dont 70 % concernant la violence fondée sur le sexe ; elle est intervenue pour 17 prisonniers dans différents tribunaux ; 10 cas de criminels ont été conclus, 3 personnes ont été libérées de la prison ; elle est aussi intervenue pour la libération de véhicules et d’autres effets confisqués par la police ; elle a donné des conseils à des personnes dans différents coins du diocèse et de l’État d’Osun ; 7 cas d’abus d’enfants ont été poursuivis en justice ; des enfants arrêtés par la police nationale ont été libérés ; finalement, elle a établi des commission de justice, développement et paix dans différentes paroisses. 

Paix et développement sont inséparables

L’inséparabilité de développement de la paix ne s’explique-t-elle pas dans les citations de  Paul VI à l’ONU, à l’occasion du 20e anniversaire de l’organisation des Nations-Unies : « Plus jamais la guerre ! La paix nécessaire, condition inéluctable de l’humain, telle est la réalité supérieure qui émerge. ». Le pape a défini la paix comme le « reflet du dessein de Dieu pour le progrès de la société humaine sur la terre » (cf. Lucien Guissard, Vers la nouvelle histoire, La Croix du 6 octobre 1965).

Personne ne peut donc ignorer et réfuter que la paix et le développement intégral sont strictement inséparables. La paix est la clé du progrès ; il n’y a pas d’économie prospère sans la paix. L’éducation, le commerce, l’agriculture, la construction des infrastructures, comme éléments de développement, ne peuvent se faire que quand et où il y a la paix.

Attitudes pour la résolution pacifique des conflits

Jusqu’à quand enfin, ne cesserons-nous pas de réitérer le psaume : Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Psaume 85,11). Sans la vérité sur la racine des conflits, l’amour, la justice, il ne serait que question de « tourner autour du pot. » Pour la résolution des conflits, la médiation ou le dialogue doivent donc se baser sur les bienfaits de l’amour, de la justice et de la paix en vue de progresser dans la vie. À Ejigbo par exemple, pour résoudre les conflits entre individus, familles et groupes, nous les mettons ensemble afin de dialoguer pour qu’ils voient eux-mêmes les conséquences de la violence ; en même temps, nous les aidons à arriver au consensus dans l’amour et la vérité. Mais avant tout, nous les invitons à la simplicité, au respect, à l’amour, à la vérité, au pardon, à l’entraide mutuelle, au refus de la corruption, de la violence et de la manipulation de la jeunesse et à l’impartialité de la part des agents pastoraux.

Participation des Missionnaires d’Afrique à la paix

Dans notre secteur du Nigeria, je ne peux passer sous silence la contribution des Missionnaires d’Afrique à l’éducation et à la culture de la paix. Etant donné que la paix est liée au droit de tous les êtres humains et qu’elle les ramène à une vie digne, notre secteur participe à l’éducation de la paix en pratiquant le charisme de la Société ; nous conseillons fortement à nos communautés d’établir une commission de JPIC-ED dans nos paroisses, en collaboration avec celle du diocèse. Ainsi dans nos paroisses, nous avons toujours formé des groupes de justice, développement et paix dont les membres se rencontrent une fois par mois et remetent le rapport au conseil de la paroisse.  

L’évangile, outil principal pour promouvoir la paix dans le monde

La paix est au cœur de la foi chrétienne. L’évangile est le plus grand outil pour la promouvoir. Nous ne pouvons pas parler de Jésus sans parler de paix car le « Christ est notre paix » (Éphésiens 2,14) ; « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Matthieu 5,9). C’est un appel et un défi que Jésus a lancé à tous les chrétiens. Jésus nous envoie comme ses disciples avec l’instruction que « dans toute maison où vous entrez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison’ » (Luc 10,5). La première parole de Jésus ressuscité aux apôtres n’est que la « paix » (Luc 24,36 ; Jean 20,21). En Jean 14,27 Jésus affirme : « ce n’est pas à la manière du monde que je vous donne la paix » car elle éliminer le mal et la violence de ce monde jusqu’à la racine.

L’eucharistie, autre outil pour la culture de la paix

La paix de Jésus – non celle du monde – est toujours partagée lors de la messe. La célébration eucharistique est une éducation à la culture de la paix. Elle invite les participants à la paix dès le début : « La paix soit avec vous » et les renvoie à la fin dans la paix : « Allez, dans la paix du Christ ». Avant l’invitation à se saluer, le célébrant principal prie toujours ainsi : « Seigneur Jésus-Christ, tu as dit à tes Apôtres : ‘je vous laisse la paix ; je vous donne ma paix’…» ; « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous» ; « dans la charité du Christ donnez-vous la paix ».  Ainsi, la célébration eucharistique est une occasion pour inculquer la paix.

Par: Pierre Chanel Ulama, M.Afr.

L’éducation à la culture de la paix à travers des valeurs et mécanismes endogènes

Kôrêdugaw au Centre Sénoufo

Avec la multiplicité de ce que l’on propose aujourd’hui comme étant des valeurs de notre société, il n’est plus chose aisée de définir l’éducation. Avec la tendance actuelle de tout relativiser, sur quoi doit-on se baser pour déterminer l’éducation appropriée, ou encore pour distinguer le bien du mal ? Dans cet article, nous référant aux valeurs et pratiques du peuple sénoufo d’hier, nous proposons des valeurs et mécanismes endogènes comme possible voie d’inculquer la culture de la paix.

Les Sénoufo d’hier

Hier, au Mali comme ailleurs dans plusieurs communautés d’Afrique noire, l’éducation d’un enfant avait pour objectif de faire du jeune enfant un membre entier de la communauté, connaissant ses droits et devoirs envers la société. Cette période d’éducation s’appelle « l’initiation ». Pour le peuple sénoufo, l’initiation permet de transmettre à l’enfant des valeurs nécessaires pour son intégration dans son milieu de vie. On lui apprend l’histoire de son village, l’art de vivre, l’art de gouverner, la pharmacopée, la fabrication des instruments ou outils de travail et l’apprentissage des exercices servant à développer l’endurance. Autrement dit, l’initiation est pour le peuple sénoufo un contrat social établi entre la société et l’individu. C’est une sorte d’université où un membre de la société recevait l’illumination qui le transformait de son animalité (état présocial) à l’état d’homme (nature humaine).

De même, dans le but d’assurer la perpétuité et l’harmonie sociale de la communauté, chaque adulte a le devoir de participer à la formation intégrale de l’enfant. Ainsi, l’enfant sénoufo d’hier appartenait à toute la société et son éducation était une œuvre communautaire. Selon Holas Bohumil[1], l’initiation chez les Sénoufo consistait en la formation technique et philosophique des citoyens pour qu’ils soient dignes d’un ordre social fondé sur certaines valeurs. Pour Roland Colin[2], ce genre d’éducation était le système unificateur le plus complet assurant l’ordre social entre les générations, entre les sexes, entre les humains et les génies. Bref, on recherchait une formation holistique : l’éducation de « tout Homme et de tout l’Homme ». L’ultime but recherché par l’éducation d’hier était avant tout d’assurer l’harmonie, voire la paix, dans la communauté et entre les communautés.

Pour y parvenir, la société d’hier possédait des valeurs et mécanismes communs qui lui permettaient de distinguer le bien du mal et de construire une société apaisée. A titre d’exemple, chez les Sénoufo, le Grand Calao (Zhigban / Zhigbannawo en langue sénoufo) est l’oiseau symbole d’une éducation accomplie. Par sa vertu rituelle, le grand calao symbolise la fécondité, la sagesse et la sécurité. Par sa forme, chacun de ses membres constitue un creuset d’enseignements appropriés aux jeunes initiés :

-Sa grosse tête est symbole d’une « bonne mémoire » : le jeune initié doit savoir retenir les enseignements.

-Son bec fermé et posé sur le ventre symbolise la maîtrise de sa langue : le jeune initié doit savoir maitriser sa langue, être discret et faire surtout attention à ne pas dévoiler ce que l’on apprend dans le bois sacré.

-Ses ailes écartées montrent que le calao s’apprête à voler : c’est un conseil au jeune initié d’être toujours prompt au travail ; une manière de lui dire : ‘ne mendies pas, mais nourris-toi, toi-même !’

-Ses pattes droites sont des symboles de la droiture et l’honnêteté que l’initié doit s’approprier: il ne doit ni mentir ni voler ou encore commettre l’adultère.

Aujourd’hui

Le constat est amer. Force est de constater que nombre de jeunes d’aujourd’hui sont sans repères ! Ils sont en rupture avec leurs racines culturelles et valeurs sociétales. C’est l’origine de nombreux conflits qui fragilisent notre société actuelle. Ignorant les codes d’éthique, de citoyenneté et de patriotisme, les jeunes sont souvent victimes de manipulations idéologique et financière, facilement enrôlés dans le banditisme, la délinquance et des scènes d’extrémismes.

De nos jours, on assiste impuissamment au manque de valeurs et de mécanismes d’enseignements majestueux à l’image de ceux attribués au grand calao. Nous remarquons cependant que la situation de guerre et de conflits intercommunautaires au Mali a éveillé la conscience de plusieurs leaders religieux, politiques et coutumiers. Plus particulièrement, la société malienne devient de plus en plus consciente du fait que l’éducation efficace et le développement durable et respectueux de toute société humaine passent d’abord par l’apprivoisement de sa propre culture.

L’Église au Mali en général et la Société des Missionnaires d’Afrique en particulier ne sont pas restés en marge. Elles contribuent et participent à l’éveil des consciences et d’une culture de la paix et à la cohésion sociale, tout en ayant pour souci permanent la valorisation des mécanismes endogènes de nos cultures, notamment à travers le ministère de l’inculturation. Pour preuve, dans les plans stratégiques pastoraux de presque tous les diocèses du Mali, un accent particulier est mis sur la reconstruction de l’ordre social à partir des valeurs de nos propres cultures. C’est à la fois un appel à redécouvrir les valeurs de nos pratiques culturelles et un appel à des réponses éclairées par les valeurs évangéliques.

La société malienne regorge d’une richesse culturelle et des mécanismes endogènes inestimables qui peuvent être de véritables vecteurs de la consolidation de la paix et de la coexistence pacifique. Dans plusieurs communautés maliennes, par exemple, se trouvent des mécanismes endogènes comme le sinankunya (relation à plaisanterie), le maaya (l’humanisme), le jatigiya (l’hospitalité), le koreduganya (confrérie traditionnelle chargée de prévention et de gestion des conflits). Ce sont, entre autres, des voies et moyens, malheureusement déchirés par la violence qui ronge le Mali depuis plus de dix ans. L’Église est plus que jamais appelée à redécouvrir ces valeurs et mécanismes endogènes afin de proposer des pistes d’évangélisation plus accessibles à ses contemporains, notamment à la crème de notre société, qu’est la jeunesse.

Le Centre Culturel Sénoufo à Sikasso (CRSPCS), le Centre d’étude de langue (CEL) à Faladjé – Kolokani, l’Institut de Formation Islamo-chrétienne (IFIC) et le Centre Foi et Rencontre (CFR) à Bamako, fruits des initiatives des Missionnaires d’Afrique, sont parmi les plate-formes d’apprentissage et d’approfondissement de ces valeurs sociétales de la coexistence pacifique. L’existence de ces structures est non seulement un témoignage palpable de la volonté de l’Église de reconstruire l’ordre social bafoué par la violence, mais aussi de donner à la société malienne l’occasion d’approfondir sa connaissance de l’autre dans sa différence.

[1] Holas Bohumil, Les Senoufo (y compris les minianka), l’Harmatan, Paris, 1957

[2] Colin Roland, Kénédougou, visage du monde des Sénoufo du Nord au tournant de l’histoire. In : Sénoufo du Mali, Paris, Revue Noire Éditions, 2006, pp.80-87.

Par: Bruno Ssennyondo, M.Afr.

Centre Senofo et IFIC avec la Communauté musulmane à Sikasso
Calao