Le carême, un chemin de libération ?

Vous aimez entrer en carême ? Moi pas. En tout cas, pas spontanément. Entendre parler pendant 40 jours de conversion, de pénitence, de jeûne, de mise en question de mon style de vie, de partage matériel, et avec tout ce violet dans la liturgie, si tristounet… tout cela ne m’attire vraiment pas et je m’en passerais bien.

Pourtant, si je fais l’effort de m’arrêter un instant et de réfléchir, je suis bien obligé de reconnaître que j’en ai besoin. Nous avons bien profité des fêtes de fin d’année, nous avons repris le ronron du temps ordinaire (dont on nous dit qu’il faut le vivre « de façon extraordinaire » !) et les petites routines ont commencé à retrouver leur place. Avec ce risque qui nous menace toujours : la médiocrité et le manque de créativité.

Alors, allons-y. Mettons-nous en route ! Il me semble que ces derniers temps on nous parle de plus en plus de chemin à parcourir.  Le pape François, par exemple, dans sa lettre pour le carême de cette année nous parle de traversée du désert et de libération. Tout récemment, dans l’invitation à nous préparer pour l’année jubilaire de 2025, le thème proposé est : « Pèlerins d’espérance sur un chemin de paix ». Donc, il faut se bouger : comme un pèlerin sur un chemin. Et puis comme en pointillés à travers tout cela, le chemin synodal que nous avons commencé depuis de nombreux mois et où nous nous trouvons entre deux célébrations… donc toujours en route. Pas facile de s’installer quand on est chrétien ou missionnaire dans notre Eglise catholique. Je retiendrai ici les 2 premières propositions.

À travers le désert Dieu nous guide vers la liberté

Voici le titre de la lettre du pape François pour ce carême. Il commence par la citation de l’Exode (20,2) : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage ». Le projet est clair : notre carême est présenté comme un temps de désert et de libération. Le pape précise : « lorsque notre Dieu se révèle, il communique la liberté ». D’emblée, il insiste sur ce qui nous empêche de nous libérer : notre attachement à notre esclavage. Dans le désert, Dieu éduque son peuple et l’appelle vigoureusement à la liberté ; ce fut le long cheminement du temps de l’exode où le peuple a plusieurs fois résisté.

Mais nous aussi, aujourd’hui, nous sommes attachés à des liens contraignants qu’il nous faut choisir d’abandonner et qui sont souvent la conséquence d’un manque d’espérance. Nous savons que le désert n’est pas seulement le lieu de la tentation, mais aussi celui de la séduction divine (Osée 2,16-17). Le carême est le temps de la grâce où le désert redevient le lieu du premier amour, où le Seigneur nous rappelle ce qui nous a, un jour, mis en route : cette rencontre inoubliable avec son fils. Où est ton trésor ?

Si nous voulons être concret, dit le pape, il nous faut sortir de la domination de pharaon. Il nous rappelle les questions posées à Lampedusa à propos du souci des migrants : « où es-tu ? » (Gn 3,9), et « où est ton frère ? » (Gn 4,9). Il dénonce la culture de l’indifférence.

Il nous faut d’abord reconnaître que nous vivons dans un modèle de croissance qui nous divise, qui nous vole l’avenir, qui pollue la création et nos âmes. Est-ce que j’aspire à du nouveau ? Suis-je prêt à me libérer de mes compromis ? Nous vivons un défaut d’espérance qui est un obstacle au rêve, un regret de l’esclavage qui paralyse. C’est ce qui explique, selon lui, l’incapacité actuelle de vaincre les inégalités et les conflits dans le monde.

Il nous faut regarder nos idoles en face, notre besoin d’être reconnu, d’être valorisé et de dominer. Nous nous accrochons à des idoles comme l’argent, nos projets, nos idées, nos objectifs, notre position, notre tradition et parfois certaines personnes. Et cela finit par nous opposer entre nous. Mais heureusement, il y a des pauvres en esprit qui restent ouverts et prêts à avancer, « une silencieuse force du bien qui guérit et soutient le monde ». Ceux qui, comme le Dieu de Moïse, voient et entendent les cris du peuple en esclavage.

Le carême, c’est le moment d’agir ; en ces temps particuliers, agir c’est aussi s’arrêter, s’arrêter en prière pour accueillir Dieu, sa parole, s’arrêter en acte, comme le Samaritain en présence du frère blessé : l’amour de Dieu et du prochain sont inséparables.

Ici encore le pape nous bouscule. Puisque nous sommes sur un chemin synodal, le carême doit être un temps de décision communautaire, de petits et de grands choix à contre-courant, capables de changer la vie quotidienne des personnes et la vie d’un quartier. Il parle même de mise en question de notre style de vie : les habitudes d’achat, le soin de la création, l’inclusion de celui qui n’est pas visible, de celui qui est méprisé. Il invite chaque communauté à revoir ses priorités. Et comme par hasard, je découvre sa lettre, juste après avoir lu la dernière lettre de notre Conseil général (sur l’état des finances) qui nous interroge sur nos priorités et notre style de vie.

Dans la mesure où ce carême sera un carême de conversion, l’humanité égarée peut éprouver un sursaut de créativité : l’aube d’une nouvelle espérance. Le Pape rappelle ici son appel aux jeunes des JMJ à Lisbonne, en août 2023 : « cherchez et risquez, cherchez et risquez. À ce tournant de l’histoire, les défis sont énormes, les gémissements douloureux. Nous assistons à une 3e guerre mondiale par morceaux ». Mais, précise-t-il, ne vivez pas ce temps comme une agonie, mais comme un enfantement.

Pèlerins d’espérance sur le chemin de la paix

C’est le thème choisi par le pape pour le jubilé de 2025 où l’accent est fortement mis sur la réconciliation. Nous venons d’entendre nous dire que notre découragement vient souvent d’un défaut d’espérance. Ailleurs, il parle même de la lassitude de l’espérance, à propos des personnes, et particulièrement des consacrés, qui ne comprennent plus pourquoi elles s’épuisent ainsi dans un monde où le changement est trop rapide…

Que retenir de ce thème jubilaire pour notre carême ?

Ce jubilé s’inscrit aussi dans la démarche synodale

En effet, il est question de pèlerinage et de chemin. Pour le pape François, un chrétien est un pèlerin qui parcourt un chemin, ensemble avec d’autres, à la recherche de la volonté de Dieu.

Qui dit pèlerinage dit déplacement, peuple en marche. Un chrétien – encore moins un consacré – ne s’installe pas dans le confort du monde. Jésus nous a donné l’exemple d’une vie itinérante. Il n’avait pas de domicile fixe et résidait à certains moments à Capharnaüm dans la maison de Simon et André. Le reste du temps, il parcourait villages et bourgades pour annoncer la Bonne nouvelle. En outre, Jésus a toujours respecté la tradition juive du pèlerinage. Dès son enfance, à la Pâque, il montait avec ses parents en pèlerinage, depuis la Galilée jusqu’au temple de Jérusalem. L’Évangile raconte comment il était resté au temple à l’âge de 12 ans, alors que ses parents étaient déjà en route pour rentrer chez eux. Il y était resté pour mieux comprendre qui est son Père des cieux. Ceci nous montre que Jésus n’était pas seulement à la recherche des femmes et des hommes, mais aussi en quête de Dieu, prenant régulièrement du temps en tête-à-tête avec son Père pour se laisser inspirer sur sa mission.

Une question utile que nous pouvons nous poser en tant que missionnaire : est-ce que je conçois ma vie ici sur terre comme un pèlerinage ? Par exemple, le pèlerinage de ma vie depuis ma naissance jusqu’à ma mort. Ou le pèlerinage de ma foi et de mon engagement de missionnaire, où depuis le début de ma formation, d’étape en étape, je me rapproche du Seigneur et je cherche à lui appartenir toujours plus totalement. Ou bien le pèlerinage de mon apostolat qui me sort de la sécurité de mon presbytère ou de la maison de formation pour, sans cesse, partir à la rencontre des personnes qui me sont confiées. Parlant de la synodalité, le pape François dit : la rencontre est « un temps pour se tourner vers le visage et la parole de l’autre, pour le rencontrer en tête à tête, pour se laisser toucher par les questionnements des sœurs et des frères, pour s’aider mutuellement afin de nous enrichir de la diversité des charismes, des vocations et des ministères. Chaque rencontre – nous le savons bien –, demande de l’ouverture, du courage, de la disponibilité à se laisser interpeller par le visage et l’histoire de l’autre » (Homélie du 10 octobre 2021 au Vatican).

Il me semble que dans la dynamique de la synodalité, on ne peut séparer le pèlerinage de la rencontre, elle devient ainsi un chemin d’espérance et de paix. Le chemin de carême est chemin de libération.

Nous sommes aussi tous invités à être des pèlerins d’espérance en ce temps de carême

Le pape François a souvent parlé de l’espérance, nous exhortant à regarder notre existence avec un regard nouveau, surtout maintenant qu’elle est soumise aux nombreuses épreuves de notre monde, et à la regarder avec les yeux de Jésus, « l’auteur de l’espérance ». C’est lui qui nous aide à surmonter ces jours difficiles, « dans la certitude que les ténèbres se transformeront en lumière ».

En effet,  il me semble, quand il y a tant de raisons d’être pessimistes, et si peu de signes d’espoir autour de nous, que c’est dans la certitude que le Seigneur nous accompagne et aura le dernier mot, que nous puisons la force et le courage de continuer à nous engager dans nos apostolats. L’espérance est une façon de regarder la réalité d’un regard différent. C’est ce que nous disent les paraboles du grain de sénevé et du levain dans la pâte. Si nous nous limitons aux informations des médias, en regardant par exemple les nouvelles à la télévision ou sur notre Smartphone, ces jours-ci, nous sommes frappés par l’accumulation des ruines en Terre sainte, à Gaza, en Ukraine et dans toutes les guerres qui se poursuivent en Afrique… Mais si nous considérons dans la foi tous les gestes d’amour, de solidarité et de partage chez nos frères et sœurs, particulièrement les pauvres, les efforts de combat pour plus de justice et de paix de la part des chrétiens et des consacrés, ainsi que la confiance de tous ces jeunes en formation dans nos congrégations qui croient qu’un avenir meilleur est possible, alors notre espérance est nourrie.

A nous de jouer…

Que nous choisissions l’image de la traversée du désert en exode pour nous libérer de nos esclavages, ou celle du pèlerin d’espérance qui, partout où il passe, montre aux gens combien Dieu les aime, une question nous est posée en ce début de carême : « Sans vouloir me disperser dans un flot de bonnes résolutions utopiques et que je ne tiendrai pas, y a-t-il un domaine dans ma vie dont je me dis qu’il est pour moi un lieu de stagnation, de fatigue, de rumination, de diminution de mon espérance et de la qualité de mon amour ? ». Le pape François disait : agir en carême c’est aussi s’arrêter. Que ce soit dans une démarche personnelle ou dans le cadre d’une récollection communautaire (où nous n’aurions pas peur d’aborder franchement la dernière lettre du Conseil général), il est important que nous nous fixions un objectif réaliste et généreux, si nous ne voulons pas être surpris le matin du dimanche des Rameaux en nous exclamant : « Ah bon, c’est déjà la Semaine sainte ? ».

Saint et fécond carême à tous….

Par: Bernard Ugeux (M.Afr.)

Photos du chemin de croix de la paroisse St Francis, Lilongwe, Malawi (2022)

Une méditation avec l’image de Notre Dame d’Afrique

Quelques éléments de spiritualité missionnaire mariale à partir d’une méditation avec l'image de Notre Dame d'Afrique

Ceci est méditation personnelle avec l’image de Notre Dame d’Afrique. J’ai appris à méditer avec des images (icônes) avec les chrétiens orientaux en Egypte, en Slovénie et avec un ami serbe orthodoxe. J’invite chacun à regarder l’image et à se laisser toucher par les détails. On peut faire toute une retraite spirituelle avec l’image de N. Dame d’Afrique. Je vous livre seulement un résumé de ma méditation compte tenu des limites de l’article.

Présence dans le monde

Une statue de Notre-Dame d’Afrique se trouve au-dessus de la basilique. C’est la première mission de Dieu : être présent aux personnes par son incarnation. C’est un acte d’amour. La mission est avant tout présence aimante. Cette image de N. Dame d’Afrique exprime une présence silencieuse.

Une lumière qui brille.

L’image brille d’une couleur de type lumière du soleil. La couronne et la peau de Marie ont la même couleur. C’est une couleur qui semble être un mélange de toutes les couleurs. C’est l’humanité de toutes races, langues, peuples, nations réunies et portée par Marie. C’est l’humanité illuminée par la présence divine.

La couronne

La couronne est symbole de souveraineté. Marie est reine parce que son fils est roi. La pointe de la couronne est la croix, symbole du Christ. La croix supplante un globe. Le Christ est le Roi de l’univers. Sa mère, Marie est aussi Reine de l’Univers. La couronne de Marie fermée (un cercle auquel sont fixés des arcs qui se rejoignent en leur sommet) avec un globe est symbole imperial: la souveraineté de Marie est entière. On voit 7 demi-arcs ornées de fleurs de lys: c’est la pureté de la Vierge Marie. C’est la réponse de celle qui est conçue sans péché (Immaculée Conception) aux 7 péchés capitaux, victoire sur le péché.

Le voile

Le voile de Marie se présente comme des rayons sortant de la couronne et se déversant sur le manteau. Il s’agit d’un voile très fin qui ne cache pas les cheveux. Le voile de Notre Dame d’Afrique, ce sont les grâces divines. Ces grâces proviennent de son Fils et se déversent sur le corps entier de Marie. Elle est pleine de grâce. La finesse du voile montre une intimité avec son Fils. Notre Dame d’Afrique ne se préoccupe pas de cacher sa féminité par un voile. Le voile devient plutôt symbole d’union avec Dieu.

Les cheveux

Les cheveux sont un signe de féminité, et de beauté. Le voile ne cache pas les cheveux. Les cheveux de Marie nous rappellent qu’elle est femme, féminine. Je pense aux saintes femmes de l’Evangile qui ont exprimé beaucoup d’amour à Jésus. Je pense aussi aux femmes dont la féminité est abusée et exploitée. Nous prions pour elles et nous prenons l’engagement d’agir contre ces abus.

Un regard vers le bas

Marie a un regard tourné vers le bas, vers l’humanité.  Elle regarde avec amour ceux qui passent. Elle intercède pour qu’ils soient toujours bénis. C’est cela être missionnaire. Elle a les yeux légèrement fermés. C’est une femme intérieure. C’est de l’intérieur, de l’intimité avec Dieu, qu’elle reçoit sa vie et sa mission. Sa tête inclinée vers la droite fait aussi penser à son fils sur la croix, le sacrifice suprême d’amour et de rédemption de l’humanité. Elle était présente. Son regard dégage de l’humilité, de la simplicité, de l’intériorité.

Le manteau

Le manteau de Marie est abondant. Marie est pleine de grâce et la grâce déborde. Le manteau est bleu avec des bandes blanches et des motifs dorés. Le bleu dans l’iconographie symbolise la sagesse et fait reference à la Sagesse incarnée, le Verbe, le Fils de Dieu. C’est la présence du Fils en elle, c’est la vie en abondance. Cette vie débordante est vécu aux noces de Cana. Le bleu c’est aussi le ciel, la sainteté. De ce bleu se dégage la profondeur et le calme. Le blanc c’est la couleur de la divinité, la présence divine. Les motifs dorés éparpillés représentent l’Esprit Saint qui souffle.  Le manteau a la forme d’une chasuble, signe de la fonction du prêtre qui sanctifie.  Marie donne l’impression de célébrer le sacrifice eucharistique. La bande blanche au milieu de la robe ressemble bien à une étole, insigne par excellence du sacerdoce. Marie sanctifie le peuple comme “prêtre et intercesseur.”  Le manteau couvre le corps de Marie. Cela fait penser à l’assomption. Le corps de Marie n’a pas connu la corruption. Il est élevé au ciel.

Les bras

Les bras ouverts est la présence qui accueille tout le monde sans distinction, sans discrimination. Ce sont des bras qui nous invitent à entrer dans l’intimité avec Jésus à travers Marie qui veut nous embrasser comme une mère.  Les bras ouverts et abaissés c’est une présence sans armes, sans violence, sans défense, une présence vulnérable qui n’offre que ce qu’ elle a de plus cher : Jésus Christ. Ses mains ouvertes montrent l’humilité, la pureté, la simplicité dans un monde qui s’accroche au pouvoir et à la richesse. Elle a l’attitude du doux, du non-violent, de celui qui est incapable de faire du mal. C’est aussi les bras qui offrent. Les doigts de Marie sont séparés.  Elle ne retient rien. Elle ne garde rien. Elle donne tout.

Moussa Serge Traore

 

Les stations de la création

Les stations de la création

Chemin de croix, organisé par les “Pèlerins de la Via Aurelia”.

Depuis le Temps de la Création (2021), plusieurs communautés religieuses voisines de Via Aurelia cheminent ensemble dans l’esprit synodale. Notre groupe « Pèlerins de la Via Aurelia », composé des Sœurs Maristes, des Sœurs de St Joseph de l’Apparition, des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée et des Missionnaires d’Afrique, a organisé un chemin de croix sous le thème de Laudato Si.

Le vendredi 8 avril, une centaine de personnes des congrégations qui vivent dans le quartier, ou qui se sont jointes depuis d’autres quartiers de Rome, ont participé à la prière des 7 Stations de la Création. Quatre récipients signifiant les 4 éléments : Vent, Feu, Eau, Terre nous ont accompagnés sur notre chemin de croix.

Les photos vous donnent un aperçu de notre expérience vécue ensemble. Vous pouvez télécharger la prière des stations de la création.

Nous vous souhaitons un bon cheminement vers Pâques !

Livret de prières JPIC RD

Suite à la suggestion de plusieurs confrères, nous avons préparé un nouveau livret de prières JPIC-RD, intitulé “Prière pour notre maison commune”.

Pour la fête de Notre Dame d’Afrique, vous trouverez la prière N°13, et pour le 8 mai, mémoire des bienheureux martyrs d’Algérie, la prière N°12.

Andreas G
Coordinateur JPIC RD

Conseils pratiques pour la réalisation de cette brochure A6 :

    1. Télécharger le document PDF
    2. Imprimer les 4 pages recto-verso (tourner sur le bord long)
    3. Coupez les pages en deux pour obtenir 4 pages A5.
    4. Plier les pages A5 en deux et composer le livret selon la pagination 1 à 16
    5. Agrafer sur le pli.

Et voilà

Homélie de Mgr Claude Rault pour le 8 mai

Homélie de Mgr Claude Rault pour le 8 mai

Bonne fête des Bienheureux martyrs d’Algérie. Les chanceux de la rue Friant à Paris, ont eu droit à une homélie de Monseigneur Claude Rault qui a connu personnellement tous les martyrs. Voici son homélie.

Il se trouve que par le mystère de l’histoire, j’ai connu presque tous les membres de l’Église d’Algérie dont nous célébrons la mémoire aujourd’hui. Certains davantage, d’autres assez peu.

A plusieurs reprises, j’ai pu travailler avec l’évêque Pierre dans le cadre de la Conférence Episcopale, et il est venu plusieurs fois dans le Diocèse du Sahara lorsque j’étais vicaire général. C’était un homme passionné et passionnant. Ses lettres régulières pendant la « décennie noire » en ont vite fait une cible potentielle et des islamistes armés et des forces de sécurité. Il savait les risques qu’il prenait.

J’ai été aussi assez proche de Christian Chessel, Jean chevillard, Alain Dieulangard et un peu moins Charlie Deckers.

Bien connu aussi dans le Ribât, le Lien de la Paix, le Fr. Henri Vergès (l’une des premières victimes), moins Sœur Paule Hélène qui travaillait avec lui.

Sr Odette venait régulièrement au même groupe de partage spirituel. J’allais parfois célébrer l’Eucharistie à leur petite fraternité en milieu populaire.

Depuis le début des années 70, je fréquentais le monastère de Tibhirine et avais noué un lien assez fort avec le Fr. Christian futur Prieur. Le Fr. Luc, médecin haut en couleurs, m’avait soigné à quelques reprises.

Srs Angèle-Marie et Bibiane m’étaient presque inconnues.

J’avais une fois ou l’autre rencontré Sr Esther qui soignait un de mes amis dans un hôpital d’Alger où elle travaillait. Et un peu sa sœur de communauté Caridad.

Je ne vais pas retracer leur trajectoire, mais vous dire comment j’ai pu vivre leur cheminement vers la béatification.

Dès le début, lorsque l’archevêque Henri Teissier a fait faire les enquêtes en vue d’une éventuelle béatification, je faisais partie de plusieurs « résistants » à cette procédure. J’étais alors provincial du Maghreb. Au moment où nos compagnons de Tizi étaient assassinés en fin décembre 94, d’autres de nos compagnons Pères Blancs, en particulier en Afrique Centrale, avaient payé de leur vie leur attachement au Christ et au pays dans lequel ils avaient choisi de rester. En fait ils avaient subi le même sort. Alors pourquoi nos Frères de Tizi Ouzou auraient-ils pu être distingués de ceux-ci ?

Par ailleurs… j’avais suffisamment connu les uns et les autres pour constater qu’ils n’étaient pas des héros ! Leur vie communautaire n’était pas un grand fleuve tranquille. Et puis, en soi, la personnalité de chacun ne tranchait pas de façon vraiment extraordinaire et au niveau du caractère et au niveau du comportement. Pierre Claverie, tout brillant qu’il était, avait ses emportements, le Fr. Christian de Chergé ses crispations, nos confères de Tizi Ouzou leurs problèmes personnels et communautaires… comme vous et moi ! Et parfois les Moines encore plus… ! Voilà, j’ai fait l’avocat du Diable !

Au fur et à mesure que l’enquête avançait, nous pouvions voir qu’au fond ce n’était pas leur « exemplarité » qui était en jeu mais le sens d’une Eglise engagée au milieu d’un Peuple.

Cela transparaissait par le don de leur vie en lien avec des musulmans et des musulmanes qui avaient fait le don de la leur par fidélité à Dieu et par fidélité à leur peuple. Les membres de l’Église d’Algérie avaient donné la leur dans la ligne d’une même fidélité.

L’enquête finie, le risque était de voir chaque Congrégation présenter ses « candidats » à la Béatification en rangs séparés. Les Pères Blancs étaient peu enclins à le faire. Et peu à peu émergeait la vision d’une Eglise unie, se reconnaissant dans ces vies données et désirant les voir « béatifiés » non pas au sein de telle ou telle famille religieuse mais comme faisant partie de l’ Eglise, Corps du Christ, qui avait décidé de demeurer au sein de ce peuple en souffrance, par solidarité avec lui.

« Ce n’est pas parce que ma femme a perdu la tête que je vais la quitter ! » répondait à un journaliste un Petit Frère de Jésus.

Et peu à peu la « cause » avançait. La signature de la Béatification par le Pape était imminente. Où pourrait-elle avoir lieu ? Nous ne voyions pas comment ce pourrait être ailleurs qu’en Algérie ! C’est ainsi qu’évêques nous nous sommes retrouvés dans le bureau du Ministre des Affaires Religieuse.

Nous voulions y associer les nombreuses victimes de cette guerre civile, à commencer par les 113 Imâms qui ont donné leur vie au nom de leur foi en en Dieu qui refuse la violence. Et cela a pu se faire, ils ont été reconnus comme patrimoine spirituel de l’humanité de ce peuple.

Ces réflexions m’ont beaucoup appris sur la sainteté.

Ceux que nous célébrons sont bienheureux ni en raison de leur héroïsme ni en raison de leur perfection. L’héroïsme est de l’ordre humain, et la perfection appartient à Dieu seul.

La sainteté est d’un autre ordre, elle est un don du Dieu Saint. Un don que Dieu nous fait à tous, il nous appartient de l’accueillir ou non. Cela se passe à l’intérieur de notre coeur.

Ceux qui sont déclarés saints ou bienheureux le sont comme un avant-goût de ce que nous pouvons être… avec la grâce de Dieu.

Etre déclaré officiellement « bienheureux » ou « saint » par l’Église est une appréciation qui viennent d’elle. On sait que sur ce point elle peut se tromper…

Ces hommes et femmes ont terminé leur course. Il étaient comme nous des êtres humains. Au nom de l’Amour ils ont risqué d’aller jusqu’au bout de cet Amour.

C’est à notre portée, comme à la portée de toute personne.

L’Amour du Père les a accompagnés jusqu’au bout de leur route, Il leur a été fidèle. Vêtus de robes blanches, ils se sont mystérieusement laissés attirer par cet Amour de Dieu qui n’a pas de limites.

Ils ont donné leur vie pour ceux qu’ils aimaient comme l’ont fait beaucoup d’autres anonymes, connus de Dieu seul.

Au fond, l’essentiel est de se laisser attirer par ce Amour. Et cela est à notre portée à tous. Etre inscrit sur la liste des Bienheureux appartient aux hommes. Etre inscrit dans le Livre de Vie n’appartient qu’à Dieu. Mais nous devons nous le souhaiter les uns aux autres.

+Claude Rault. MAPB

Méditations de Carême 6 (N.A.D.)