Frères et sœurs,
La liturgie d’aujourd’hui est en effet extraordinaire. Elle est marquée par de nombreux contrastes. Voici le Messie, à dos d’âne, descendant du village de Béthanie vers la vallée du Cédron. Il effectue une descente stratégique, s’humiliant en voyageant à dos d’âne, nous portant tous avec lui, afin que, lorsqu’il se lève pour monter à Jérusalem, il élève chacun de nous vers Dieu.
Jésus entre à Jérusalem, acclamé comme « le Roi qui vient au nom du Seigneur ». C’est l’un de ces moments glorieux de sa vie. Mais ensuite les choses changent si vite et prennent un tournant dramatique, comme cela arrive parfois dans nos vies ; l’heure des ténèbres s’installe, et finalement, Jésus est crucifié, il meurt et il est scellé dans un tombeau, couché dans un linceul, et laissé sur une corniche de pierre dans une carrière transformée en cimetière.
« J’ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues à ceux qui m’arrachaient la barbe », dit Isaïe. Le Fils de Dieu est « livré à ses bourreaux sans ouvrir la bouche ». Il entre volontairement dans sa passion comme celui qui se soumet à la volonté de son Père. Il ne se plaint pas, mais laisse plutôt ses adversaires prendre le dessus sur lui ; pourtant, par son innocence et par sa sainte croix, il rachète le monde voué à la damnation.
En méditant sur l’Évangile d’aujourd’hui qui, au cours des premiers siècles, était lu le premier dimanche de l’Avent (pour marquer le début de l’année liturgique), et en suivant les différents épisodes, on voit Jésus subir un processus de dépouillement. Pas à pas, il est privé de presque tout. Il est dépouillé de la loyauté et de la compagnie des Douze, ses amis ; il est trahi par l’un d’entre eux, renié par un autre, et finalement abandonné par tous. Dans le jardin de Gethsémani, il renonce au désir de la vie terrestre : « Éloigne de moi cette coupe », s’écrie-t-il, mais ce n’est pas sa propre volonté qu’il suivra.
À son arrestation, il perd sa liberté physique. Aux procès devant le Sanhédrin puis devant Pilate, il est privé de justice élémentaire, du droit de se défendre ; il perd la protection de la loi. Oui, tout cela était une parodie de justice, un déni de l’État de droit et un mauvais traitement infligé au Fils de Dieu. Aujourd’hui, beaucoup vivent la même expérience : accusés à tort de crimes qu’ils n’ont pas commis, laissés à croupir dans les prisons sans recours. Qui plaide leur cause ?
Vu les mauvais traitements et les moqueries, Jésus perd la sympathie du peuple qu’il avait nourri, même si Pilate ne trouve aucun mal en lui. Il est méprisé par la cohorte des hommes religieux, raillé par les soldats, par les passants, et même par ses compagnons de captivité. Il est dépouillé de sa dignité, respect et réputation. Il est abandonné à la merci de ceux qu’il doit sauver ; pourtant il est là, « sans ouvrir la bouche ». À quel point ignorons-nous davantage ceux qui sont privés de leurs droits et dignité ? Et quel rôle jouons-nous pour que chacun se sente membre de la famille humaine, quel que soit son statut social ?
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », s’écrie-t-il. À ce moment, comme tout être humain, il semble perdre même le sentiment de la proximité du Père. Dans son cri, il porte les questions sans réponse de tant d’entre nous qui nous sentons abandonnés, livrés à la cruauté d’une société qui semble indifférente à l’appel des pauvres et des plus vulnérables. C’est le cri des migrants dont les espoirs se sont brisés dans les eaux impitoyables de l’Atlantique. C’est le cri des personnes qui ont fui leurs foyers en République démocratique du Congo, au Soudan, au Sud-Soudan, au Mali, au Burkina Faso, en Palestine, en Israël, en Iran, en Ukraine et dans d’autres régions du monde, à cause de guerres insensées. C’est le cri des nations ravagées par des coups d’État ; c’est en effet le cri de toute âme humaine aspirant à la justice et à la paix.
Jésus subit un processus de soustraction et de dépouillement. Il a été traité comme un objet jetable. Pourtant, dit sainte Catherine de Sienne, il entre dans sa passion comme un cerf assoiffé d’eau – avide de notre bien-être, et assurément de notre bonheur en Dieu.
Nous, au contraire, nous mettons l’accent sur la réalisation de soi, sur la valeur ajoutée ; nous voulons nous enrichir : être plus, faire plus et posséder plus ; plus de réussites, plus d’expériences, plus de connaissances, plus d’argent, une bonne réputation ; en somme, tout ce qui gonfle notre ego. C’est ce que la société valorise, apprécie et nous pousse à désirer. Le Saint de Dieu, lui, est réduit à néant. Il « prend la condition d’esclave », dit saint Paul.
Enfin Jésus s’écrie d’une voix forte : « Père, je remets mon esprit entre tes mains ». Dans ce cri déchirant, le Christ, dit le catéchisme, confie au Père toutes nos souffrances, les souffrances de tous les temps. Il lui offre toutes les supplications et intercessions de l’histoire du salut. Et le Père l’a entendu, de sorte que, par son don de soi, il rachète le monde. Par ce cri, il rassemble les enfants de Dieu « comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ». Il le fait, comme le dit Julienne de Norwich, avec « la maternité de Dieu » dans son cœur. Il le fait tel le grand prêtre qui guide la cérémonie d’expiation des péchés, tel le Verbe incarné portant chacun de nous dans son corps défiguré par les coups. Il rassemble tous ceux d’entre nous dispersés par le changement climatique, les affrontements géopolitiques et économiques, les conflits armés et les divisions ethniques. Il rassemble tous ceux d’entre nous qui vivent dans l’incertitude.
Alors, avec foi et simplicité, connectons-nous à l’instant présent et laissons la liturgie de cette semaine sainte pénétrer en nous et nous transformer, et elle le fera car la liturgie agit.
Par: Nicholas Iwuala, M.Afr.