Jacques Dugas 1924 – 2016

Rédiger la notice nécrologique de Jacques Dugas, c’est entrer dans une très belle vie, longue, semée d’obstacles et de fragilités mais combien féconde et finalement très belle.

Jacques est né en 1924 à St Maurice-l’exil au sein d’une famille nombreuse aux convictions chrétiennes inébranlables. Jacques a reçu pour parrain à sa naissance son frère aîné Pierre, devenu Père Mariste. Il avait aussi une sœur Marie, de la compagnie de Marie, missionnaire en RDC. Les autres frères et sœurs se partageaient des rôles dans la magistrature et l’armée. Le père de Jacques avait un talent de peintre et Jacques s’en souvient car il du pauser, encore tout jeune, pour permettre à son père d’ébaucher des têtes d’anges sur les fresques dont il décorait les églises. Jacques fut toujours discret sur ses origines qui ne manquaient pas de titres de noblesse et de châteaux parmi ses adresses de référence. Dans son enfance, Jacques a connu des crises de rhumatisme articulaire dont il se remit grâce aux prières adressées à Ste Thérèse de Lisieux, fraîchement canonisée en 1925. Une des conséquences de cette maladie fut qu’il n’alla pas à l’école primaire comme tous les enfants de son âge ; éducation privée à la maison, question de le protéger de toute rechute. Il disait que ce fut une expérience qu’il ne souhaite à personne. Un autre souvenir d’enfance qui l’a marqué fut l’incendie de la demeure familiale.

Il fit de bonnes études secondaires avec option mathématiques. Il préférait le grec au latin ! En 1942, il largue les amarres familiales et se présente à la Procure de Marseille, non sans un gros serrement de cœur, pour s’embarquer vers l’Afrique du Nord et y commencer sa philosophie. Bon étudiant, à l’aise dans la spéculation. Mais on ne peut tout avoir, Jacques manque du sens pratique ce qui ne l’empêche pas de se livrer généreusement au travail manuel si cher aux PB. Il fait un peu de service militaire et est finalement ordonné à Carthage le 28/6/1950.

Il est tout naturellement nommé à Rome pour faire un doctorat en Théologie, en deux ans. Il rédige et défend une thèse sur Jean de Saint Thomas, suivant sa pente spéculative. Après ces années romaines, il est nommé professeur de Théologie à Eastview, an Canada. Tout se passe bien jusqu’au jour où Jacques est atteint par un grave surmenage qui l’ébranle sérieusement. Il rentre en France pour se reposer et attendre une autre nomination. Les avis médicaux d’alors suggéraient qu’il ne soit plus chargé d’enseignement supérieur sous peine de rechute. La Société le nomme au Burundi pour enseigner la théologie au Grand séminaire de Burasira ! Le pari est gagné, Jacques s’adapte très bien et est très apprécié comme professeur ; clair et méthodique. Les séminaristes l’apprécient et il va passer huit ans qui contribueront beaucoup à son enracinement profond dans ce pays et dans cette Eglise en pleine expansion. Il est ensuite nommé à Vals, toujours dans l’enseignement supérieur ! Son séjour en Province comporte aussi une grande retraite à Clamart et en 1968 une tâche de formation au scolasticat des Frères qui finissent par demander son départ !

Cela lui vaut un retour au Burundi qu’il rejoint en 1970. C’est à partir de cette année que prend tout doucement forme le travail apostolique qui va marquer durablement sa vie missionnaire. Le jeune évêque de Gitega, Mgr Makarakiza, songeait à lancer un programme de formation de diacres. Ses collègues dans l’épiscopat jugeaient ce projet prématuré, qui va se transformer en séminaire d’aînés, auquel Jacques va consacrer totalement le meilleur de ses forces, de son coeur et son intelligence. Qui étaient ces « aînés » ? Des jeunes hommes souvent déjà engagés dans des tâches de formation comme catéchistes ou moniteurs Ils n’étaient pas diplômés du secondaire, ne connaissaient pas le latin (!) et ne pouvaient donc pas envisager le Grand Séminaire. Lentement l’œuvre va se développer contre vents et marées. Il y avait beaucoup de préjugés contre cette œuvre mais il fallait plus pour décourager Jacques et le faire dévier des objectifs fixés par son Evêque. C’est peut être ici le lieu de se poser la question: mais où donc Jacques puisait-il son énergie, son endurance et son espérance ? Il faut se rappeler qu’au cours de sa formation, Jacques s’était livré corps et âme à la Vierge Marie dans la tradition de St Grignon de Montfort. Jacques était habité par des convictions profondes, une solide dévotion au pape régnant et un sens très poussé de l’obéissance. Tout cet ensemble contribuait à faire de lui un apôtre solide, éclairé et totalement donné à l’Eglise du Burundi qu’il aimait passionnément et à laquelle il a livré le meilleur de lui-même. Il connaissait bien la langue rundi. Son attachement au peuple des petits lui a fait vivre, comme une passion, le drame qui s’est abattu sur le pays en 1972. Il n’a pas craint de s’adresser à son évêque pour lui dire ce qu’il pensait de la situation et des réactions, quelquefois ambigües et lentes, de l’épiscopat du Burundi. Une lettre empreinte de fermeté, d’un grand respect mais aussi de profondes convictions.

En 1987, Jacques subit le sort commun des missionnaires : l’expulsion du pays décrétée par le Président J.-B.Bagaza1. Le voilà, rentré en France, exilé, lui le natif de Saint Maurice-l’exil ! Chômage ? Non, il ne sait pas ce que c’est et il accepte de se rendre à Arlit, au Niger. Sa santé tient bien le coup. Il y restera plusieurs mois et rendra service à la communauté. Son curé se souvient encore du jour où on ne sait pas par quelle manoeuvre, au volant d’une grosse 4×4, Jacques s’est retrouvé à contrevoie sur l’autoroute de la région. Il s’était fait rattraper par son manque de sens pratique.

En 1988, il peut rentrer au Burundi et après un an de ministère à Gitwenge, il a la possibilité de relancer avec deux confrères le séminaire d’aînés dans le diocèse de Muyinga. Il est facile de suivre Jacques dans sa vie missionnaire car chaque année, il écrivait une lettre circulaire aux membres de sa famille et aux nombreux bienfaiteurs du séminaire d’aînés. Ses lettres comportaient invariablement un paragraphe sur le Pape dont il rappelait l’une ou l’autre de ses initiatives, une protestation d’amour du peuple burundais qui souffrait beaucoup de la succession presqu’ininterrompue des drames politiques et ethniques. Il donnait aussi la parole à l’un ou l’autre des aînés qui parlaient du séminaire et disaient un grand merci aux bienfaiteurs.

En 1993, changement de cap. Le séminaire des aînés a donné une vingtaine de prêtres à l’Eglise du Burundi. La généralisation de l’enseignement secondaire au niveau des communes rendait moins urgente l’œuvre du séminaire. Jacques est nommé aumônier du Monastère de Rweza, où vivaient quelques moniales o.p. contemplatives. En plus de ce service taillé à sa mesure, il avait accepté la fonction de chancelier du diocèse de Ngozi où il a eu l’occasion de mettre de l’ordre et aussi, peut-être surtout, d’être disponible pour les prêtres qui passaient par là. Il se rendait là-bas en prenant le bus qui permettait de franchir facilement les 15 km qui séparaient le monastère de l’évêché.

Vient ensuite, en 2000, une nomination à Buyenzi, la paroisse pb en milieu musulman de Bujumbura. Rien ne l’arrête et il se met à apprendre le swahili largement utilisé dans ce quartier très multiculturel. Il y restera six ans entrecoupés de retours en congé, de sessions de seniors et de contrôles médicaux. Sa santé tient bon malgré l’âge. Ses lettres circulaires respirent toujours le même amour du Pape, du peuple murundi. Elles nous informent aussi de la disparition progressive de ses proches. Il sera le dernier de la fratrie à partir. Mais il est toujours fier de dire que parmi ses neveux et nièces il y en a qui ont répondu oui à l’appel du Seigneur.

En 2006, il s’installe à Gitega dans la grande maison qui sert de propédeutique aux jeunes candidats burundais qui se préparent à devenir PB. Pendant six années encore, il sera présent avec toute sa délicatesse et sa sagesse au milieu de ce monde des jeunes qu’il soutient de ses conseils, de sa prière et de son ministère sacramentel. On pourra toujours le voir déambuler récitant ses trois chapelets quotidiens. C’était le carburant de sa vie spirituelle et apostolique.

A l’âge de 88 ans, il se retirera en France et prendra résidence à la Chauderaie, près de Lyon, où avec quelques confrères, il profite de l’hospitalité des jésuites. Il peut encore voyager et visiter des membres de sa famille, dispersés dans toute la France. Mais ses forces diminuent et ses poumons sont fatigués de lui apporter l’oxygène vital. Il aspire de tout son être à cette grande rencontre avec son Seigneur. Il en parle de plus en plus dans ses dernières circulaires. Physiquement, il ressemble de plus en plus à ces vieux oliviers de Gethsémani, tout tordus mais fructifiant encore !

Il s’éteint le 10 août 2016 à la Chauderaie, à 92 ans, lui l’enfant chétif qu’il fallait protéger ! Mission accomplie ! Un grand et passionné serviteur de l’Eglise du Burundi s’en est allé à la rencontre de Celui qu’il avait si bien servi, sans oublier la mère de Jésus qu’il aimait tant et qui fut comme l’étoile polaire de sa vie apostolique.

Waly Neven

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