Mission et conflit : des choix quotidiens à faire

L’expression “si vis pacem para bellum” me vient à l’esprit lorsque je pense à la “résolution pacifique des conflits”. En effet, vivre est en soi un combat et exister implique volonté, liberté et choix. Ces trois éléments essentiels s’affrontent constamment dans l’existence d’un être humain, en conflit avec lui-même et avec son milieu social. Mais cela peut être évalué objectivement par une âme qui aspire au bien. C’est pourquoi, guidé par l’Ecriture, la doctrine de l’Eglise et la morale africaine, on peut étudier, évaluer et proposer ce qui est bon en cas de conflit en nous, dans notre communauté, à l’extérieur de nous… et dans la mission.

Troisième chèvre dans l’enceinte

Nous vivons dans un ancien Centre Emmaüs partiellement rénové, à Nakpanduri. Nous avons un gardien de nuit qui veille sur notre propriété et sur les animaux domestiques errants de nos voisins. Souvent, des moutons et des chèvres viennent dans notre enceinte pour chercher de l’eau, des feuilles vertes ou des herbes.

Un soir, une chèvre est entrée pendant le dîner. Je suis sorti, je l’ai chassée et j’ai demandé à notre gardien d’être vigilant. La deuxième est entrée alors que nous étions sur le point de dormir. Vers 3 heures du matin, une troisième chèvre est entrée et le gardien a commencé à lui jeter des pierres. Le souffle des pierres, ses propres beuglements et les bêlements m’ont réveillé. Cette nuit-là, j’ai lutté pour rattraper mon sommeil avant la messe du matin. Plus tard, je lui ai demandé “qu’est-ce qui est le plus compliqué : jeter des pierres sur une chèvre qui lutte pour sa survie, ou garder la porte fermée”. Il m’a regardé et est parti en silence.

Pour moi, la question a toujours été la suivante : “Devons-nous sans relâche être des pompiers ou des prévenir ?” Cette même question s’est posée lors d’une session sur le plaidoyer et le lobbying pour les acteurs de paix communautaires, organisée par notre commission diocésaine Justice et Paix. Sommes-nous assez prophètes pour parler, avertir et essayer de prévenir avant qu’un conflit n’éclate ?  

Quelques observations

L’événement décrit ci-dessus n’est pas un cas typique de conflit-confrontation, car nous avons des problèmes plus complexes dans notre paroisse, en particulier en ce qui concerne la chefferie et les conflits fonciers. Il n’en reste pas moins que cet événement peut déboucher sur un conflit grave s’il n’est pas traité à la racine. Dans le cas du gardien, les conséquences immédiates seraient : son licenciement, un conflit dans notre communauté familiale (priver de sommeil des confrères qui ont passé toute la journée sous le soleil en apostolat), un conflit dans l’entourage puisque les animaux errants ne sont pas considérés comme un problème. Si cela dégénère, nous serons convoqués au palais du chef, ce qui n’est pas bon pour notre réputation. Ce petit incident peut donc déclencher des frustrations et rendre la vie difficile.

Dans le même ordre d’idées, une femme a été accusée d’être une sorcière dans un poste de notre paroisse. C’est tellement courant ! Comme le veut la tradition, elle a été emmenée au sanctuaire pour être examinée. D’autres sont emmenées chez les pasteurs. Habituellement, ils accusent d’autres femmes. Il est arrivé ensuite que toute la paroisse soit gravement touchée parce que nous avons été contactés tardivement, en fait juste pour éteindre le feu. Nous avons commencé à rendre régulièrement visite à la communauté, à l’accusée et à l’accusateur. Grâce aux prières et à la proximité, la situation a été maîtrisée. Bien que le catéchisme, les instructions et les sermons soient préventifs, il y a plus à faire ; car la tradition, la “prophétie” et les affaires entrent en conflit les unes avec les autres au détriment de nos mères. 

La voie à suivre ?

Il n’est pas facile de connaître les véritables causes d’un conflit avant de le gérer. Même lorsqu’elles sont connues, de nombreux facteurs rendent la résolution épineuse. Ainsi, la méthode voir-juger-agir, avec une certaine dose de philosophie Ubuntu, est d’une grande aide pour éviter un conflit.

Envoyés en mission en tant que disciples du Christ, nous devons “prendre la parole pour ceux qui ne peuvent se défendre, pour les droits de tous ceux qui sont dans l’indigence ; prendre la parole et juger avec équité ; défendre les droits des pauvres et des nécessiteux (Pr 31, 8-9). Il y a toujours une urgence à agir. N’est-ce pas ce qui a guidé Lavigerie lorsqu’il a dit : “Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger” ?

Sainte Thérèse d’Avila disait : “Le Christ n’a pas d’autre corps que le vôtre et le mien”. Dès lors, comment trouver la paix si nous craignons de toucher là où ça fait mal et donc de l’empêcher ? Comme l’a dit le pape Benoît XVI, “l’engagement pour la justice, le travail pour l’ouverture de l’intelligence et de la volonté aux exigences du Bien, est tout à fait intéressant pour l’Église”. 

Pour moi, c’est une nécessité ; cela doit être fait sans compromis “à travers une implication active mais humble dans la dynamique de la société africaine, et ainsi, nous pourrons vivre et proclamer Jésus-Christ comme l’ultime libérateur”.  C’est ce à quoi nous nous attelons chaque jour à travers notre implication dans le plaidoyer et le lobbying qui ne peut se faire sans un dialogue constant et des sacrifices (de soi, de temps et de moyens). Sinon, nous serons toujours là pour éteindre le feu qui brûle… encore et encore !

Conclusion

Entre la prévention d’un conflit et sa gestion, il y a un pas. Mais, si nous restons positifs, un conflit peut être un felix-culpa dans la mesure où nous apprenons de nos erreurs et acquérons ainsi de nouvelles stratégies constructives en tant qu’individus, communauté, village, Société et Eglise au sens large. Pour cela, nous nous efforçons toujours de croître et de construire la communauté. Il y a donc un lâcher-prise pour la réalisation d’un projet commun, donc une parfaite gestion des conflits inévitables.

Pour le reste, comme j’aimerais être le dernier réfugié éternel, pour avoir goûté au conflit à toutes les étapes de ma vie ! Eh bien, il se peut que je doive encore y faire face longtemps, en tant que missionnaire ! Que Dieu demeure avec nous, car nous sommes en guerre (Ph 6, 12).

Par: Venant Bukuru, M.Afr.

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