S’engager ensemble dans la lutte contre la traîte des personnes

Un témoignage de Pino Locati, M.Afr.

D’abord la question préliminaire : considérez-vous que lutter contre le trafic humain fait partie de notre charisme et de notre mission ? Dans l’histoire de nos Instituts missionnaires, qui et quoi vous le rappellent et vous y motivent ?

Certainement, lutter pour défendre les hommes, les femmes et les enfants abusés par toutes sortes d’esclavage (migrants, travail dans la campagne, le travail sous-payé, l’esclavage sexuel, le trafic d’organes) n’est pas seulement un élément constitutif de notre charisme et de notre identité missionnaire de Missionnaire d’Afrique ou de Soeur Missionnaire de N-D d’Afrique , mais cela devrait être aussi l’engagement de tout chrétien qui se veut disciple du Christ d’être au service de l’humanité délaissée et blessée au sens large du mot. Déjà les prophètes (Amos), Jésus, Bartolomé de Las Casas, notre fondateur le cardinal Lavigerie, le Concile Vatican II, les derniers Papes, nos chapitres pléniers nous rappellent la dignité de la personne humaine (nos chapitres généraux ne font que nous rappeler cela depuis au moins les années 1980). Aujourd’hui encore plus, avec le pape François, l’Église est appelée à rejoindre  les « périphéries du monde » !

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Je passe à la deuxième question : depuis le début d’octobre 2016 je m’occupe de l’écoute des migrants sub-sahariens de l’Afrique occidentale (Nigeria, Mali, Burkina Faso, Bénin, Ghana, Gambie, Togo, Sénégal, Guinée Bissau, Guinée Conakry, Niger, Côte d’Ivoire), de la Corne de l’Afrique (Etiopie, Eritrée, Somalie), de l’Asie (Syrie, Pakistan, Afghanistan, Irak, Bangladesh, Inde) qui viennent de débarquer en Sicile et sont envoyés dans les villes du nord de l’Italie. Je vais chez eux chaque semaine dans les centres d’accueil (ou CAS : centre d’accueil extraordinaire). J’écoute les récits de leurs traversées dans les déserts du Niger et de la Libye et dans les eaux de la Méditerranée, leurs peines et souffrances, les tortures subies en Libye dans les centres de détention, la faim, la soif, les tueries, le manque de toilettes et de douches….. Je vois et je prends des photos sur leurs corps blessés par les geôliers libyens avec les tuyaux de fer, les bâtons, les couteaux, les coups de poing et les gifles et les viols pour les femmes. Toutefois, c’est sur le terrain de la traite des femmes nigériennes que je voudrais attirer  votre attention.

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Depuis six mois, avec la fondation GEDAMA de Bergame, nous sommes un groupe d’une douzaine de volontaires. Trois fois par semaine, nous sortons en petites équipes de 3 ou 4 volontaires pour visiter les filles nigériennes sur la route (une centaine de filles sur un parcours de 30 km de Pontirolo à Calcinate près de Bergame et nous les visitons en deux secteurs différents une fois le jeudi après-midi, deux fois les nuits de vendredi et de samedi).

D’abord quelques données pour situer le problème :

  1. Depuis 1990, 60.000 filles nigériennes ont débarqué en Italie dont 25 % de filles mineures (moins de 18 ans, donc 15.000 filles, et les filles mineures sont en croissance numérique depuis deux ans).
  2. Les « madam » (ou madames ou mamans ou femmes « magnaccia-mafiose» – femmes qui exploitent l’activité des prostituées) sont au nombre de 10.000 : si chaque madam a deux ou trois filles ou plus, cela signifie que le nombre de filles nigériennes en Italie sont encore aujourd’hui quelques dizaines de milliers (à un endroit, je connais une madam qui a 6 ou parfois même 7 filles!). Soixante pourcent des magnaccia sont des femmes nigériennes qui ont un rôle décisif dans le trafic des filles pour la prostitution.
  3. Le trafic des filles nigériennes rapporte à leurs magnaccia (ou mafiosi nigériens) la somme de €1.100.000.000 (un milliard cent millions d’euros) par an. Presque tout cet argent est envoyé à Benin-City pour continuer la fabrique des bâtiments (esclavage sexuel = argent = bâtiments à Benin-City, capitale de l’État d’Edo). En fait, en Italie il y a les petits magnaccia, les véritables magnaccia sont dans les ministères, dans la police et l’administration d’Edo-State et d’Abuja, la capitale du Nigeria.
  4. Depuis 1990, tout le réseau italien de protection, avec 250 religieuses (85 Congrégations) et quelques dizaines de prêtres et des centaines de volontaires laïcs, a pu enlever de la rue plus de 6.000 filles nigériennes et d’autres nationalités et les placer dans des maisons de protection en vue de leur intégration dans la société italienne ou de leur rapatriement. Toutefois, chaque fois que nous « libérons » une fille, il y a dix autres qui arrivent (peut-être moins maintenant à cause des accords entre l’Italie et la Libye qui enferme aujourd’hui presque 80.000 subsahariens en conditions catastrophiques dans ses centres de détention ou « lager »).
  5. Je constate ceci : le réseau national des associations italiennes contre le trafic des femmes veut libérer les filles (plus de 120.000 aujourd’hui sur les routes ou dans la « prostitution indoor » – dans les maisons privées (motels, hôtels, bateaux, appartements) – ou s’attaquer aux clients (réduire la demande pour réduire l’offre, aujourd’hui les statistiques parlent d’environ 9 millions de prestations sexuelles par mois pour clients de tous âges en Italie.) Il est vrai que les clients, fréquentant les filles esclaves de la prostitution, légalisent un régime d’esclavage social en Italie ; ils sont aussi eux les premiers à financer les magnaccia nigériens et enfin, puisque les filles n’ont jamais accepté d’être des esclaves sexuelles, les clients deviennent ipso facto des violeurs ! Mais en fait, je suis persuadé que notre service aux êtres humains exploités sexuellement devrait d’abord s’attaquer à dénoncer les magnaccia dans leur pays d’origine, en ce cas le Nigeria. Lutte impossible si le monde politique refuse de s’impliquer et de mettre de l’ordre dans la corruption au Nigeria et aussi en Italie !
  6. C’est ce que je fais quand la Parole de Dieu dans la liturgie du jour ou du dimanche m’en offre l’occasion dans les paroisses : je dénonce le trafic des femmes et j’informe les gens qui sont absolument désinformés sur la traite des filles nigériennes (même les prêtres avouent de ne pas savoir grand-chose puisque dans les paroisses c’est un tabou de parler de la prostitution forcée, c’est plus facile de parler de Dieu dans les cieux que de parler des « périphéries existentielles de l’homme et de la femme » sur la terre). En plus, j’en parle dans les groupes de prière et, dans les environs de Treviglio, dans les classes supérieures des Instituts scolaires aux jeunes garçons et filles qui ont 17-18-19 ans qui regardent très attentivement le film documentaire présenté et écoutent, muets qu’ils sont, le commentaire que j’en donne. J’ai le projet de continuer dans d’autres établissements scolaires dans la province de Bergame.
  7. Il ne faut pas s’attaquer seulement aux symptômes du trafic des femmes (les filles sur la rue et leurs clients) mais bien plus il faut s’attaquer aux causes, c’est-à-dire aux magnaccia (ou mafiosi nigériens) et aussi agir pour une transformation de la culture et du comportement des italiens à l’égard de toutes ces filles nigériennes et autres.

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Conclusion : trois questions

  1. Comment expliquer le silence de certains membres du clergé diocésain sur le trafic des femmes en Italie ?
  2. En Italie il y a plusieurs centaines de prêtres africains dans les diocèses ad tempus ou pour plusieurs années. Comment expliquer que la très grande majorité d’entre eux ne s’approche pas de leurs frères et sœurs africains en détresse?
  3. En Italie, les dizaines de milliers de femmes africaines (Nigeria, Bénin, Togo, Maroc, Ghana, Somalie) réduites en esclavage sexuel constituent avec les migrants deux grandes “périphéries du monde”: où sont-ils les missionnaires africains des nouvelles générations (hommes et femmes) pour s’occuper sur le terrain de leurs sœurs enchaînées (en Italie mais aussi en Allemagne, en Suède, en Espagne, en France) ?

Pino Locati, M.Afr.

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