Afrique du Sud: la mission dans le contexte social

Il y a régulièrement dans les médias des histoires de racisme: insultes, violence, discriminations… C’est vrai surtout entre Noirs (80,2 % de la population, surtout à l’Est) et Blancs (8,4 %) mais aussi avec les Métisses (8,9 %, situés surtout à l’ouest) et les Asiatiques (2,5 %). Les évêques catholiques ont distribué à ce sujet des questionnaires à discuter en petits groupes dans toutes les paroisses du pays. Un d’entre nous a imprimé des images anti-racistes.

Depuis 1652 des Blancs se sont installés en Afrique du Sud. C’est la seule population blanche d’Afrique qui se soit développée en nation avec une langue, une culture et une foi distinctes. Leur population a atteint un pic de 5 millions en 1990. En 2011 ils étaient 4,5 millions pour une population de 55 millions environ. Depuis la chute de l’apartheid il y a un exode des cerveaux vers l’étranger. Ceci est dû en partie au programme gouvernemental “Black Economic Empowerment” qui favorise l’emploi des Noirs au détriment parfois des compétences. On voit de plus en plus de mendiants blancs.

La majorité des terres appartiennent aux Blancs ; terres que leurs ancêtres avaient confisquées aux Noirs. De nos jours, des fermiers blancs sont régulièrement assassinés. Leur isolement les rend vulnérables. Pendant la lutte contre l’apartheid, les églises, mosquées et temples étaient unis contre l’ennemi commun. Ils ont grandement contribué à sa chute grâce à leurs réseaux, de la base jusqu’au plus haut niveau international. Après les premières élections démocratiques en 1994 Nelson Mandela est devenu président. Les groupes religieux se sont retirés de la sphère politique pour laisser une chance au nouveau gouvernement, en lui faisant confiance. Du coup l’oecuménisme et l’interreligieux ont diminué. Mandela a travaillé avec un succès relatif à la réconciliation entre Blancs et Noirs. À Prétoria se trouvent deux collines voisines. Sur chacune il y a un mémorial : sur l’une celui des Boers et sur l’autre celui des combattants contre le colonialisme, la ségrégation et l’apartheid. Entre elles deux, un chemin a été tracé pour symboliser la réconciliation. Ce chemin est en mauvais état car il n’y a pas d’accord sur qui doit payer son entretien… Les Boers disent que le chemin est plus long du côté des Combattants, les Noirs disent que les Boers ont plus d’argent…

Arrivé au terme de son mandat, Nelson Mandela a passé la main à Thabo Mbeki. Jacob Zuma lui a ensuite succédé malgré sa réputation de corruption. Mais cela permettait aux membres de l’ethnie Zoulous de se sentir davantage Sud-Africains et d’oublier leur désir de sécession. Malheureusement, sous la présidence de Jacob Zuma, la corruption a atteint des proportions alarmantes et l’économie du pays en a souffert. Du coup, l’an dernier, les groupes religieux ont décidé de revenir dans le jeu politique pour essayer de remédier à la situation. Ils ont organisé une Convention Nationale à laquelle j’avais été invité. La convention était divisée autour de 5 thèmes : le politique, l’économique, l’environnemental, l’éducation et le roman national. Un suivi était prévu pour permettre de porter des fruits.

Comme par coïncidence, au même moment, Jacob Zuma a été démis avant la fin de son mandat et remplacé par Cyril Ramaphosa qui de ce fait, hérite d’une mauvaise situation. Il avait été le favori de Nelson Mandela. Ancien syndicaliste, homme d’affaires devenu riche, il est né à Soweto, un Venda dont la région est au Nord près du Zimbabwe. C’est aussi la tribu du Bienheureux Benoît Daswa martyrisé en 1994 pour avoir refusé de payer les 5 rands pour une chasse aux sorcières suite à un incendie provoqué par la foudre dans son village. Ramaphosa a une bonne réputation à la fois dans les milieux d’affaires et dans les milieux populaires, ainsi que dans les différentes régions du pays. Comme propriétaire de mines il a été accusé d’avoir contribué au massacre de 34 mineurs à Marikana. En fait cela était dû à une femme incompétente mise à la tête de la police. Avec lui l’espoir revient mais la corruption s’est installée à tous les niveaux du gouvernement et ce sera très difficile de s’en défaire. Il est plus que jamais nécessaire que tous les groupes religieux s’impliquent pour une meilleure Afrique du Sud.

Dans son discours inaugural Cyril Ramaphosa a beaucoup promis pour unir la nation autour d’un avenir meilleur. Il a notamment promis le retour de la terre des Blancs aux Noirs sans compensations. Ceci lui permet de garder en respect Julius Malema le bouillant leader d’extrême gauche des “Economic Freedom Fighters”. Vu l’échec de ce genre de programme au Zimbabwe, on peut être certain que Ramaphosa cherchera une solution pragmatique et progressive pour limiter les possibles dégâts sur la capacité de production agricole. Mandela a entamé la réconciliation des Blancs et des Noirs. Avec Ramaphosa il s’agit de commencer une réparation effective des injustices passées.

La Conférence épiscopale met en place un réseau de Caritas pour remédier aux cas sociaux les plus graves. Les familles avaient été dispersées par le système de l’apartheid ne permettant qu’aux hommes de venir travailler dans les mines. Les femmes, les enfants et les personnes âgées devaient rester dans les Bantoustans. Il n’y a donc pas de tradition de familles unies. La plupart des jeunes ne connaissent pas leur père.

Il y a un problème d’éducation. Sous l’apartheid les Blancs bénéficiaient d’un excellent réseau d’écoles et d’universités alors que les Noirs devaient se contenter d’une éducation au rabais. Trop souvent on voit à la télévision des manifestations violentes pour l’accès gratuit à l’université. Des écoles ou des facultés sont brûlées par des étudiants en colère. Ils imitent en cela leurs parents qui brûlent des bâtiments gouvernementaux si la corruption les empêche d’accéder aux services publics. Nous, les Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) nous avons une maison de formation en théologie au KwaZulu-Natal. Sur notre trentaine d’étudiants, aucun n’est Sud-Africain. Les jeunes Noirs Sud-Africains rêvent de rattraper économiquement les Blancs. Devenir prêtre ou religieux, encore pire missionnaire dans les pays plus pauvres que l’Afrique du Sud, ne répond pas à cet objectif. Les étudiants Noirs Sud-Africains ont très souvent un niveau académique plus bas que leurs homologues d’autres pays d’Afrique.

Le chômage, particulièrement celui de la jeunesse, est une bombe à retardement. De ce fait la population voit d’un mauvais oeil les millions d’immigrants légaux ou clandestins qu’ils accusent de voler leurs emplois. Il y a de temps en temps des espèces de pogroms contre les modestes petits commerces d’étrangers sous prétexte de trafic humain et de drogue. À la suite des premiers Missionnaires d’Afrique arrivés ici pour servir les mineurs originaires du Malawi, nous sommes sensibles aux questions de la vulnérabilité des immigrés notamment les femmes et les enfants. Les autorités religieuses appellent à lutter contre cette xénophobie chronique. La commission “Justice et Paix” se prononce de temps en temps contre ce fléau.

Il y a de nombreux missionnaires en Afrique du Sud. Les plus âgés sont blancs, les plus jeunes sont Noirs venus de toute l’Afrique notamment du Nigeria. Ils renforcent l’église Catholique qui n’a été légalisée et établie il n’y a que 200 ans. L’église calviniste fut longtemps la seule église autorisée. L’islam est arrivé avec les prisonniers politiques indonésiens. Nos confrères au KwaZulu- Natal ont deux paroisses. Ils promeuvent les petites communautés chrétiennes et des groupes de “Justice et Paix” qui ne sont pas très développés ici. Au début du XXe siècle des missionnaires des états-Uniens ont établi des églises Indépendantes comme l’église Sioniste. Ensemble, elles sont devenues les plus nombreuses parmi les Noirs. Elles souffrent d’un manque de clarté doctrinale. Je suis en contact avec l’église Copte installée en Afrique du Sud depuis les années 1990. Fondée par St Marc, elle est la plus ancienne église africaine et elle peut aider ces églises indépendantes, qui veulent se distinguer des églises apportées par les Européens, et re-trouver des racines africaines qui remontent bien avant l’islam ou les églises occidentales.

Les catholiques ne sont que 15 % mais ils forment l’église la plus unie et la plus puissante. La Conférence des évêques catholiques participe au Conseil des églises d’Afrique du Sud et à des plates-formes de dialogue interreligieux. Ces coopérations permettent d’avoir assez de poids pour parler par exemple en faveur de la protection de l’environnement et des plus vulnérables. Un projet de centrale nucléaire dispendieux est ainsi retardé au profit d’équipements en énergie renouvelable plus bénéfique pour l’environnement, l’équilibre budgétaire et la création d’emplois.

Côté interreligieux je développe des relations avec des musulmans notamment des universitaires tels que le théologien de la libération Farid Essack, des Turcs de la mouvance guléniste et des Sufis d’origine moyen-orientale. Ce sont des musulmans ouverts au dialogue qui peuvent éventuellement ouvrir d’autres communautés musulmanes trop renfermées ou trop agressives. Le Royaume de Dieu est comme une tapisserie dont la beauté dépend de chaque fil qui la constitue. Chaque relation humaine compte pour mieux le révéler.

Père Christophe Boyer, M. Afr
Voix d’Afrique n° 119 – Juin 2018

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