En route vers un budget équilibré (Petit Echo n° 1088 – 2018/02)

L’opération s’est achevée ! Les secteurs, les provinces, le Conseil financier, le Conseil général… tous se sont penchés dessus avec attention, imagination, générosité, retenue et ont fini par l’approuver après rectification et consolidation. Le bilan dira si nous ne nous sommes pas trompés. 2018, année jubilaire… pour la Société, pour tous, pour les économes qui nous invitent à avancer avec confiance vers un budget équilibré… 2018 sera-t-elle une année jubilaire équilibrée ?

Il n’y a pas photo ! Pour équilibrer un budget, il n’y a que deux manières : limiter les dépenses et consolider les recettes. Alors, allons-y ! Voyons comment cela est possible… et ce n’est pas un économe qui écrit, seulement quelqu’un qui aime la Société et sa mission et veut qu’elle dure encore longtemps avec et pour les générations montantes pour atteindre un jour en bonne santé financière le 200ème anniversaire de sa fondation !

Limiter les dépenses

Ici je risque de m’attirer les foudres de la grande partie de mes frères, mais tant pis… J’ose être vrai. Avez-vous jamais fait le relevé mensuel et annuel de vos dépenses personnelles, cherchant à savoir assez exactement à quoi sont utilisées vos allocations (ou intentions de messe) ? Je l’ai fait plusieurs années de suite en vue d’aider nos candidats d’Abidjan et de l’Année spirituelle de Samagan à approfondir leur compréhension de ce que représente notre fameux style de vie simple. Et désolé de vous le dire… Mais au total, en comptant ce qu’il me fallait pour l’hygiène, le téléphone (et je ne suis pas aussi doué que nos candidats pour trouver la compagnie la moins chère), la boisson, les transports locaux, les vêtements (beaucoup reçus, il est vrai), le courrier, les livres et autres petits plaisirs…, j’en arrivais à n’utiliser que la moitié de mes allocations. Du moins sur l’année, car les vacances me coûtaient souvent davantage puisque je louais une voiture pour circuler plus librement dans la vaste Belgique. Il est vrai aussi que je n’ai pas dû m’acheter de nouvel ordinateur avant mon retour au pays en juillet 2017 ou que je n’ai jamais eu à aider ma famille. Et où allait le reste de l’allocation ? A aider des personnes dans le besoin ou à accompagner la communauté de façon indirecte (en payant ce dont j’aurais sans doute pu demander des remboursements) ou directe (pour couvrir des dépenses communautaires budgétisées ou non budgétisées).

Suis-je un être à part ? Non, certainement pas. Je connais des confrères – de continents et d’âges bien différents – qui partagent très généreusement une bonne partie de leur allocation avec des personnes dans le besoin. J’ai vu des candidats quitter la formation initiale avec un pactole assez important, eux-mêmes ayant vécu sobrement, économisant pour des jours plus difficiles où il leur faudrait faire une grosse dépense, ou pensant à aider un petit frère à terminer ses études… Mais si l’on est ainsi capable d’économiser et d’aider à juste titre des nécessiteux, des membres de sa famille, pourquoi ne pas aussi aider la Société, elle que je considère comme ma première famille depuis mon serment. Elle en a tout autant besoin. Elle ne peut nous donner que ce qu’elle reçoit, malgré toute la bonne volonté et la compétence de nos économes. N’est-ce pas cela notre style de vie simple ?

J’entends malheureusement trop souvent cette expression : « c’est un droit ! » Personnellement, je me suis toujours dit que l’allocation n’était pas un droit, mais une aide de la Société pour mon entretien personnel (C&L 102). Je la demande quand j’en ai besoin ou j’en retourne le surplus d’une manière ou d’une autre. Les allocations forment une grosse partie du budget de la Société. Si nous pouvions les limiter aux vrais besoins… cela aiderait la Société à équilibrer son budget.

Les dépenses peuvent aussi être limitées par l’honnêteté dont nous pouvons faire preuve. J’ai admiré ce candidat qui me montrait un reçu de la station-service. L’employé y avait écrit 30 000 CFA. Or, me disait-il, il n’avait mis du carburant que pour 20 000 CFA. Une honnêteté à applaudir ! Par contre, je me souviens d’un confrère qui se rendait à une réunion à laquelle il était invité par le provincial. Pour l’aller, il avait voyagé en bus. Pour le retour il repartait en voiture avec un confrère. Quand l’économe a proposé de rembourser les frais de voyage il a exigé que lui soient remboursés l’aller et le retour… Il y avait droit, non ? Je croyais rêver ! Nous ne faisons certainement pas partie de la même Société.

Il y a encore bien des moyens de limiter nos dépenses, avec honnêteté, avec un vrai désir de vivre simplement en communion aussi avec la population au milieu de laquelle nous vivons, en communion avec nos employés qui reçoivent parfois un salaire inférieur à nos allocations alors qu’ils ont charge de famille. L’argent que la Société me confie, même mon allocation, est sacré ! Je dois l’utiliser à bon escient et en rendre un compte détaillé. Ce que je ne dépense pas aujourd’hui pourra servir demain pour un projet important de la Société.

Augmenter les recettes

Tout d’abord en respectant les Constitutions – et personne n’a le droit de les interpréter individuellement car elles nous sont communes à tous. L’article 87,2 des Constitutions est assez clair : « Le missionnaire renonce, au profit de l’œuvre commune, à tout ce qu’il peut acquérir par son travail. » Tout, salaire, honoraires de messe (si le confrère a reçu des allocations ou honoraires de messe de la Société), quête (quand elle ne va pas à la paroisse), per diem, petite enveloppe reçue après avoir animé une récollection, une retraite, une session… Tout ! Ne pas le faire, c’est mentir à son serment ! Et il n’y a pas à argumenter sur ce sujet, à se trouver de bonnes raisons pour détourner de l’argent qui ne m’appartient pas. Si une partie du salaire peut parfois être gardée par un confrère pour couvrir ses besoins légitimes, cela doit se faire en dialogue avec le provincial et l’économe… et pourquoi pas avec le Conseil provincial ou financier ?

La santé d’abord ! Tout à fait d’accord. Les dépenses de santé sont largement couvertes par la Société qui nous donne les moyens nécessaires pour avoir les meilleurs soins. Mais les remboursements par l’EMI ou une autre assurance dépendent aussi de nous. Bien remplir les formulaires, suivre de façon rigoureuse les recommandations qui nous sont données, cela aide pas mal à équilibrer un budget. En m’inspirant de J.F. Kennedy, je me dis souvent « Ne te demande pas ce que la Société peut faire pour toi, mais demande toi ce que tu peux faire pour la Société, ta famille ». Quand je dois voyager, acheter quelque chose pour la Société, accomplir une tâche quelconque, me faire soigner, ne devrai-je pas me demander : « Et si c’est moi qui devais payer, le ferai-je de la même manière ? »

J’ai récemment lu dans « Le Monde diplomatique » (novembre 2017, n° 764 – pages 4 et 5), un article très intéressant intitulé « Rencontre avec les pionniers de l’africapitalisme», d’Olivier Piot. Il y avait 140 000 millionnaires en 2016 (dont 2 300 en Côte d’Ivoire et 2 700 en Ethiopie), entre 25 et 50 milliardaires en Afrique en 2017 (dont 8 en Afrique du Sud, 7 en Egypte, 3 au Nigeria, 3 au Maroc, 1 en Algérie, 1 en Angola et 1 en Tanzanie). Mais ce que l’auteur de l’article voulait surtout expliquer, c’est que 22 des 40 plus grosses fortunes d’Afrique auraient en 2014 mené des actions caritatives pour un montant total de 7 milliards des dollars. Le Sud-Africain Patrice Motsepe, par exemple, a donné la moitié de sa fortune à sa fondation (http://motsepefoundation.org). Celle-ci, dans le conseil d’administration de laquelle siègent des personnalités du clergé catholique, a pour objectif de piloter et de soutenir des projets destinés aux plus nécessiteux.

La Société est depuis toujours aidée par des bienfaiteurs. Le Cardinal savait mendier et dès les débuts de l’histoire de notre Société il a fallu créer la fonction de quêteur. Ces confrères ont fait beaucoup pour la mission en Afrique. Le taux de pauvreté en Afrique est certes encore important (mais en France, en 2014, il y avait 14,1 % de la population qui vivait sous le seuil de pauvreté). Mais il y a aussi, en Afrique, des gens qui ont les moyens. Il est fini le temps où l’on se disait qu’il ne fallait rien demander aux « pauvres Africains ». Nos frères et sœurs africains ont eux aussi leur fierté, entre autre celle de pouvoir aider la mission à se développer. Ne serait-il pas possible, au niveau des provinces d’Afrique, de chercher les moyens là où ils sont, dans la poche de ceux qui en ont de bien garnies ? Je suis sûr qu’il y a des confrères habiles à ce genre de tâche et qui très honnêtement rapporteraient le fruit de leur recherche au trésor commun de la Société.

Nous avons chacun nos bienfaiteurs « très personnels ». Ils nous aident parce que nous sommes des amis, de la famille, mais aussi parce que nous sommes missionnaires. Je leur dois beaucoup. C’est grâce à eux que j’ai pu circuler pour la pastorale durant mes années en paroisse car, à cette époque, la province ne donnait rien et le diocèse juste de quoi faire un plein. Quelle est l’intention de nos bienfaiteurs en nous faisant un don ? « En matière de dons, donations ou legs, l’intention du donateur est à respecter » (C&L 103). La suite de l’article est importante « Pour les dons provenant de parents, on présume que l’intention du donateur est de favoriser le missionnaire personnellement ». Parents, pas amis, voisins ou paroissiens… Et « favoriser le missionnaire » ne veut pas dire en vue de n’importe quoi. Est-ce que je recevrais ces dons si je n’étais pas missionnaire ? Ces donateurs, même de ma famille, ne veulent-ils pas m’aider à être un missionnaire compétent (Cf. formation permanente), en bonne santé physique et mentale, généreux, et pourquoi pas bien solidaire de mes frères en Société, devenant ainsi moins exigeant dans la demande d’allocation ou de tout aide venant de la Société ?

Et il y a aussi l’article 101 qui dit que « l’utilisation des biens même personnels, tant pour l’apostolat que pour la vie de communauté, se fait en dialogue… » Ce n’est pas parce que j’ai de l’argent que je peux en faire ce que je veux, même pour la pastorale, même pour construire une chapelle, au risque de voir les autres membres de ma communauté s’entendre classés de « moins généreux » car ils n’ont pas les mêmes bienfaiteurs. A Temnaore où j’ai servi pendant 3 ans, nous avions une caisse de communauté où étaient versés tous les dons reçus de nos familles ou bienfaiteurs. La population chrétienne était régulièrement invitée à prier pour ces bienfaiteurs, mais sans qu’ils puissent savoir de quel confrère ils étaient les bienfaiteurs. Ce que ta main droite donne – ou reçoit – que ta main gauche l’ignore.

En conclusion, j’aimerais partager les grandes tendances – découvertes a posteriori – qui accompagnent ma façon de vivre le style de vie simple de la Société : honnêteté, transparence, confiance dans l’avenir, détachement (même quand les voleurs frappent à votre porte), solidarité avec les nécessiteux, avec les confrères et avec la Société dans son présent et son avenir… et une certaine dépendance. Je veux avoir besoin des autres, pour les connaissances, les conseils, la prière, le pardon, l’aide matérielle, en communion avec ceux qui ne peuvent s’en sortir par eux-mêmes. En tout cela je crois que je rejoins un peu, pour autant que cela soit possible, Jésus, lui qui s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté.

Je n’ai pas écrit tout ceci pour faire bonne figure. Je n’ai aucune gloire à en retirer. Non, je l’ai écrit parce que j’aime la Société et que je veux qu’elle vive longtemps, qu’elle remplisse toujours joyeusement et librement sa mission, et pour qu’ensemble, de là-haut ou ici-bas, nous puissions tous ainsi célébrer le 200ème anniversaire de notre fondation… en marchant pour cela vers un budget équilibré !

Georges JACQUES, M.Afr.
Vice-Provincial Europe (PEP)

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