Impératifs pastoraux pour un ministère pastoral juste et compatissant (PE n° 1090 – 2018/04)

Nous avons tendance à opposer la charité pastorale à la justice pastorale, au nom de la miséricorde, mais ce sont les deux côtés d’une même médaille : la pastorale du peuple de Dieu. Pour réfléchir à la justice pastorale, il faut d’abord que nous arrivions à une définition commune de ce que nous entendons par ‘justice’ et ‘pastorale’.

La pastorale peut être comprise comme le soin, l’éducation et la formation de la foi du peuple chrétien, mais aussi de ceux qui sont touchés par les activités missionnaires de l’Église. Elle doit également être proche et ancrée dans les réalités humaines. En conséquence, l’activité pastorale de l’Église catholique est enracinée dans sa participation à un cheminement humain commun. Nous devons valoriser la vie de chacun comme la nôtre. De plus, notre humanité partage une maison commune, la terre ; ainsi nous sommes appelés à prendre soin de notre maison commune, ce qui nécessite l’implication de toute la communauté humaine. Au-delà d’un impératif écologique et biophysique, il existe aussi un impératif de foi, qui est de répondre à l’appel de Dieu.

Le deuxième terme à définir est la justice. Nous savons que nous sommes tous des êtres humains interconnectés, mais aussi des disciples de Jésus. Ce lien qui nous unit doit être protégé de toute tentative de rupture ou de perversion, au service d’une minorité ou de soi-même, ce qui serait destructeur de notre vie commune. La justice signifie ainsi, en premier lieu, protéger ce lien, en respectant et en protégeant l’intégrité de l’autre. Cela a des conséquences importantes sur le comportement que nous devons adopter et sur la manière dont nous allons traiter les autres, en particulier ceux avec qui nous entrons en relation dans notre ministère. La justice exige l’intégrité dans la recherche du bien commun, le service de la personne, sous les yeux de Dieu, dans notre maison commune, et de résister à toute structure exploitant les gens, et surtout les exploitant sexuellement. Enfin, la justice est également comprise comme un impératif de la formation. Cela exige que nous prenions le temps de nous informer sur la société dans laquelle nous vivons, ses institutions, ses politiques et ses pratiques. Nous devons également développer notre compétence d’analyse sociale pour comprendre l’impact que les structures sociales ont sur les autres, en particulier ceux dont la voix ne peut être entendue parce qu’ils n’ont pas accès au pouvoir dans la société ou dans l’Église.

JUSTICE PASTORALE

Ces deux points définis concernent tous ceux qui reçoivent de l’Église la mission d’exercer en son nom un ministère, en réponse à l’appel de Dieu. Ils doivent réaliser cette mission d’une manière juste, respectant l’intégrité et les limites de chacun. Cela signifie que, même s’il peut y avoir un réel plaisir à faire le travail du Seigneur, la recherche de ce plaisir ne devrait en aucun cas être la première motivation de l’agent pastoral. Celui-ci ne peut donc jamais exiger une satisfaction quelconque des personnes dont il s’occupe pastoralement. Il ne devrait pas essayer d’améliorer personnellement sa situation financière, ni demander d’autres gratifications, surtout pas sexuelles. Les psychothérapeutes utilisent un vieil axiome pour travailler de façon éthique : ne jamais emprunter de l’argent à des clients, ne jamais avoir de relations sexuelles avec eux, ne jamais leur mentir ou les tromper. C’est un bon résumé applicable à l’agent pastoral : n’empruntez jamais d’argent à vos paroissiens, ne faites jamais l’amour avec eux, ne leur mentez jamais et ne les trompez pas. Ainsi, exercer son ministère pastoral exige que nous développions les vertus de chasteté et de fidélité

Le mot ‘chaste’ vient du latin castus, qui signifie « pur ». Le contraire de castus est incastus, qu’on traduit en français par incestueux. Il est intéressant de noter qu’agir d’une manière qui n’est pas chaste dans notre relation pastorale, c’est agir de façon incestueuse. Ainsi agir injustement envers les paroissiens ou les fidèles du Seigneur, c’est être un agent pastoral incestueux. C’est une expression très forte qui transmet très bien l’expérience que de nombreux fidèles éprouvent quand ils ont été abusés par un pasteur ou un agent pastoral. Ainsi, de nombreuses victimes d’abus sexuels commis par un prêtre, victimes mineures ou adultes, en parlent comme d’un inceste spirituel. Les prêtres, et par extension les autres agents pastoraux, sont supposés participer à l’action créatrice et aimante de Dieu dans leurs activités pastorales. Cela crée un lien spirituel filial qui se développe naturellement entre le pasteur et les membres de sa communauté. Il y a aussi un déséquilibre de pouvoir qui se crée de facto. Dans le but de protéger la dignité et l’intégrité de la personne prise en charge, les pasteurs et les agents pastoraux doivent donc pratiquer et promouvoir des comportements éthiques. Rappelons-nous que les prêtres sont très souvent appelés « père », malgré l’interdiction de Jésus de le faire (Matthieu 23, 8-9) ; aussi certains répondent-ils aux gens en les appelant « mon enfant » ; toute tentative d’agir de manière égoïste devient donc incestueuse. La tradition de l’Église est très consciente de ce problème et a sanctionné de tels comportements à travers l’histoire.

La justice régit en effet les relations générales qu’un pasteur entretient avec sa communauté. Elle cherche à nourrir et à protéger les interconnexions complexes qui existent entre eux. En tant que vertu, la justice pastorale définit ce rôle ministériel comme devant dépasser l’intérêt personnel, en donnant la préférence au bien de la communauté et lui fournissant les ressources et les services propres, même si cela implique un risque personnel ou un sacrifice. Un comportement sexuel dans une relation pastorale trahit donc ce rôle professionnel, en profitant de la vulnérabilité des autres, en les utilisant pour satisfaire des besoins propres d’intimité, d’affection, d’acceptation ou de plaisir.
En conséquence, dans les activités pastorales, la justice signifie non seulement agir avec respect et intégrité, mais aussi s’engager au besoin à une réparation et, si possible, à la réconciliation. Lorsque les limites ont été franchies, lorsque les sentiments ont été bafoués, lorsque la confiance a été violée, quand des abus sexuels ont eu lieu, au niveau individuel ou communautaire, la guérison, la réparation et éventuellement la réconciliation doivent être poursuivies

DEUX IMPÉRATIFS À DÉVELOPPER
DANS NOS VIES MISSIONNAIRES

Comme nous l’avons déjà souligné, pour vivre un ministère juste, nous devons développer deux dimensions importantes de notre vie : la chasteté et la fidélité ; celles-ci mènent à l’intégrité et à la probité dans notre vie.

La chasteté

Que ce soit clair comme du cristal, la chasteté ne concerne pas seulement le « sexe ». C’est avant tout une « relation » ; elle ne doit pas être confondue avec la continence qui est une exigence du droit canon pour tous les prêtres et les religieux de l’Église catholique romaine (CIC 277, 672).
La chasteté consiste à développer une relation saine avec les autres, respectant et protégeant les différences fondamentales de la vie : homme/femme, adulte/mineur, parent/enfant. Etre chaste, c’est respecter l’intimité de l’autre, sans essayer de s’imposer dans sa croissance vers la maturité sexuelle et affective.

Etre chaste, c’est aussi, comme l’a dit Xavier Thévenot, « renoncer à l’illusion incestueuse que le monde est sans faille, c’est renoncer à la toute-puissance. Accueillir sa fragilité et les failles de notre vie. C’est seulement en se recevant comme un être brisé que nous pouvons protéger les autres de nos propres limites. Cela nous aide à identifier nos besoins et à découvrir où et avec qui ces besoins peuvent être satisfaits avec légitimité et de manière éthique. Une personne chaste est celle qui, sous l’action reconnue du Saint-Esprit, essaie de vivre sa sexualité de manière à construire une relation aux choses et aux personnes, reconnaissant les différences structurantes » (conférence non publiée).

La fidélité

L’autre vertu importante à développer pour vivre un ministère intègre est la vertu de fidélité. Contrairement à l’amitié qui implique un enrichissement réciproque, des besoins d’intimité et d’amour de part et d’autre, la relation pastorale est unidirectionnelle. C’est la responsabilité des pasteurs de prendre soin de leurs paroissiens, même si les paroissiens doivent aussi s’occuper de leurs pasteurs. Les pasteurs sont en premier lieu les gardiens du cadre relationnel, parce que pouvoir et autorité leur sont confiés ; cela les oblige à être fidèles dans une relation juste et aussi à s’engager à servir l’autre. Pour nous, missionnaires, ce point est repris dans notre serment.

Dans cette notion de fidélité à la promesse faite, se trouve l’intégrité du ministère ; manquer à cet engagement signifie que nos paroles n’ont plus aucune force et ne signifient plus rien ; tout ce que nous pourrions dire a perdu toute crédibilité. Cela fait de nous, en plus, un obstacle dans la relation entre Dieu et son peuple.

Si notre langage et les mots que nous utilisons perdent leur valeur de fidélité à l’Esprit, nous ne contribuons plus en rien à la mission de l’Église en Afrique et partout où notre charisme pourrait être requis. Lorsque nous ne sommes plus fidèles aux promesses que nous avons faites lors de notre serment, nous ne sommes plus des hommes de parole, mais devenons des hommes de mensonge. Quand nous renions les engagements de notre serment, nous nous renions nous-mêmes et devenons un obstacle dans la relation entre Dieu et son peuple. Mais il y a une Bonne Nouvelle : si nous allons à Dieu avec un cœur brisé, il nous sauvera avec miséricorde, ce qui n’empêche nullement la responsabilité, la justice et la réparation. Comme le dit si justement le pape Benoît XVI : « Le pardon ne remplace pas la justice ». Demander pardon sans justice, c’est semer la semence d’autres injustices, sans tenter de réparer les dommages causés.

Ensemble, essayons de répondre à l’invitation du Seigneur : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice » (Mt 6, 33) ; nous serons alors des signes d’espérance joyeuse comme le pape François nous invite à être dans sa dernière Exhortation apostolique Gaudete et Exsultate : « Le Seigneur demande tout ; et ce qu’il offre est la vraie vie, le bonheur pour lequel nous avons été créés. Il veut que nous soyons saints et il n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance. En réalité, dès les premières pages de la Bible, il y a, sous diverses formes, un appel à la sainteté. Voici comment le Seigneur le proposait à Abraham : « Marche en ma présence et sois parfait » (Gn 17, 1).

Stéphane Joulain

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