« Jamais moins de trois » (PE 1080)

Nous avons commencé notre réflexion et nos partages sur la vie communautaire le mois dernier dans le N° 1079. C’est un aspect de notre charisme qui est non négociable et, dès le début, notre fondateur a voulu en faire une caractéristique essentielle de notre vie. Aujourd’hui, nous sommes fiers de dire qu’il fait partie de notre identité. Mgr Birraux, Supérieur général après Voillard, l’a qualifié, en son temps déjà, de patrimoine spirituel de notre Société. Combien de jeunes ont-ils été attirés à la vie missionnaire par le témoignage de notre vie communautaire ?

Oui, la vie communautaire est non négociable, mais chaque chapitre, dans un souci de contextualisation et d’adaptation insiste sur un aspect particulier de ce vivre ensemble. Celui de 2016 a mis l’accent sur quatre éléments à savoir l’esprit de famille, l’interculturalité, la règle de trois et le projet communautaire.
Ce numéro du Petit Echo aborde la fameuse règle de trois aussi connue comme la règle d’or tellement elle était chère à notre fondateur. Lavigerie avait un esprit très pratique. Il voyait dans la règle de trois un moyen efficace pour faire face aux difficultés de la vocation missionnaire. Dans sa lettre aux Missionnaires du 18 septembre 1874, il disait de la règle de trois : « Vous aurez un rempart assuré contre les dangers qui se trouvent partout, mais bien plus encore au milieu des infidèles, dans les prescriptions salutaires qui ne permettent, en aucun cas et sous aucun prétexte, de vous envoyer jamais moins de trois ensembles dans une station. Cette règle est sanctionnée par ces termes énergiques sur lesquels j’attire votre attention parce qu’elle doit être observée à la lettre : On refusera, plutôt que d’y manquer, les offres les plus avantageuses, les plus urgentes, et l’on renoncera à l’existence même de la Société plutôt que de renoncer à ce point capital » (Instructions, p. 43).

Six ans plus tard en 1880, dans une lettre, du 10 octobre, adressée au Père Livinhac, il maintient la même rigueur : « La règle essentielle de votre Société est de rester toujours trois ensemble, tant en voyage que dans les stations. Nous n’admettons pas facilement d’exceptions à cette règle, et en particulier, je ne peux accepter qu’un missionnaire reste tout seul pendant un temps un peu long, loin des confrères. Vous êtes trop jeunes, il y a trop de péril pour que vous puissiez passer par-dessus une règle que commande si strictement la prudence et le soin de sa propre réputation ». Les périls aujourd’hui ne sont pas de même nature qu’en 1874, mais ils sont là. La preuve en est la situation difficile de beaucoup de confrères.

Le XXVIIIème Chapitre général revient avec force sur cette règle de trois qui traverse l’ensemble des Actes Capitulaires. Elle est d’abord mentionnée dans notre texte de découverte sur la vie communautaire où les Capitulants déclarent que « ce qui nous attire dans la vie de communautaire, c’est l’esprit de famille qui nous fait sentir frères les uns des autres. C’est d’autant plus vrai quand la règle de trois est respectée… ». On la retrouve dans le texte des décisions sur la mission où la première décision sur les paroisses exhorte les Provinces à « avoir en paroisse des communautés d’au moins trois confrères qui aient un projet communautaire ». AC3.4.a, p. 31. Enfin, dans le souci de l’accompagnement des jeunes confrères, le Chapitre insiste pour que les communautés d’accueil des jeunes confrères soient viables et d’au moins trois confrères, y compris le jeune confrère.AC5.1.c, p. 43.

Le chapitre nous invite fortement à revenir à la règle de trois qui a connu un certain déclin à partir du chapitre de 1967 marqué par la recherche de liberté personnelle et le renouveau de l’époque. Nous sortions de l’aggiornamento du concile et l’esprit de mai 68 se faisait déjà sentir avec des répercussions sur notre Société comme sur tant d’autres. Nous devons cependant nous rappeler que la règle de trois n’est pas une solution magique. Il apparait dans les textes du Chapitre que nous devons articuler trois éléments intrinsèquement liés : la règle de trois, l’esprit de famille et le projet communautaire. C’est le lieu de nous rappeler les paroles fortes du Chapitre de 1974, celui qui vient après les années d’effervescence et qui déclarent que « quels qu’en soient la composition et le style, l’authenticité d’une communauté Père Blanc se mesure à la qualité des relations personnelles, à sa valeur d’expression évangélique et l’action apostolique ». Act 94. Il ajoutait que la communauté ne nait pas seulement d’un cadre ou d’une règle imposée, mais elle se constitue « par la volonté créatrice des personnes qui vivent ensemble ». Act 87. Il y a donc d’un côté la règle, ce que le Cardinal appelait l’ossature de la communauté. Elle est indispensable, mais elle ne donne pas vie. Il faut aussi le cœur, la charité fraternelle ; c’est ce que le dernier Chapitre appelle l’esprit de famille.

La règle de trois n’est pas simplement une règle, elle est aussi un moyen et une invitation à devenir plus fraternel. La règle de trois nous parle de présence physique. Cette présence physique a besoin de la charité fraternelle pour prendre forme et vie, comme on l’a déjà vu, mais elles ont besoin, règle de trois et esprit de famille, d’être traversées par un projet pour que la vie communautaire réponde à l’exigence évangélique : « Les communautés se créent et se recréent autour d’un projet communautaire », nous disent les Actes Capitulaires de 2016. Le projet est l’expression de la contribution de chacun à l’édification de la communauté, et en même temps, il est le moyen par lequel se réalise l’unité de cette communauté. Mgr Birraux, en son temps déjà, nous mettait en garde contre la simple imposition de règle. On peut vivre à trois en vivant simplement l’un à côté de l’autre. Voici ce qu’il écrivait : « Je sais que dans nombre de nos maisons, la plupart certainement, elle (la communauté) est aussi parfaite que le permet l’humaine faiblesse. Mais nous avons d’autres postes qui ressemblent trop à une hôtellerie dont les habitants se réunissent quatre ou cinq fois par jour pour des besoins précis et où, entre temps, chacun fait à peu près ce qu’il veut, n’acceptant pas d’être dérangé et ne se souciant pas non plus d’entrer dans le travail du voisin, fût-ce pour lui donner un peu d’assistance : le compartimentage est parfait, les cloisons sont étanches, un contrat tacite a réglé la propriété d’un chacun et malheur à qui voudra la violer. On vit sa propre vie à côté de deux autres confrères qui vivent la leur ».

Dans la dynamique du discernement appréciatif, nous avons rêvé et, maintenant, nous prenons les moyens pour faire de notre rêve une réalité, c’est-à-dire, faire de nos communautés, là où elles ne le sont pas encore, des familles ouvertes, accueillantes, rayonnantes, joyeuses, solidaires, attentives aux plus fragiles et composées d’au moins trois confrères.

Didier Sawadogo,
Assistant général

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