La migration vue de la Mauritanie (PE n° 1082)

La Mauritanie se situe à la fois en face des Iles Canaries, porte vers l’Europe et en lisière du Sahara, porte vers l’Afrique du Nord. Depuis de nombreuses années, elle sert de zone de transit pour des migrants venant de différents pays d’Afrique qui cherchent à rejoindre l’Europe. Leur arrivée est souvent liée à des évènements politiques ou à des situations de guerre de leurs pays respectifs. C’est ainsi qu’ils arrivent par vagues originaires de RDC, du Nigeria, du Cameroun ou (au moment de la crise Gbagbo) de Côte d’Ivoire. La liste n’est pas exhaustive !

Quand je suis arrivé dans le pays en 1995, il y avait encore des possibilités de départs vers l’Europe ou l’Amérique sur des bateaux, avec des papiers en règle, à partir de Nouadhibou, ville portuaire et capitale économique. Puis, ce fut, pendant plusieurs années, la période terrible des départ en pirogues, petites embarcations conçues pour la pêche côtière. Selon nos estimations, une pirogue sur deux n’a jamais atteint les îles Canaries ! La présence de FRONTEX (l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne) à Nouadhibou a mis un terme à cette hécatombe.

Depuis, nous sommes confrontés à une nouvelle situation : les migrants continuent à venir, mais se trouvent dans un cul de sac en Mauritanie où ils cherchent donc à s’installer pour y travailler.

L’Eglise, surtout la paroisse de Nouadhibou tenue par des Spiritains, a toujours su être aux côtés de cette population de migrants, aussi bien du temps où ils pouvaient espérer de continuer leur voyage qu’à l’heure actuelle.

Petit à petit les choses se sont organisées. Des associations de ressortissants de différents pays furent créées sur initiative du curé de l’époque. Celles-ci se chargent d’accueillir les nouveaux venus. Un dispensaire, tenu par une religieuse, est à leur disposition, ainsi qu’une assistance juridique et surtout un programme de formation : langues, informatique, maintenance de matériel informatique, coupe et couture, teinture, cuisine et pâtisserie… pour énumérer les plus importantes.

Une conséquence inattendue, mais bienvenue de ce programme : la population autochtone, hommes et femmes, s’inscrit et profite de cette opportunité, surtout pour les cours de langues étrangères (anglais, français et espagnol), ce qui favorise l’intégration.

La même chose est valable pour la bibliothèque où notre confrère Georges Salles s’est beaucoup investi depuis son arrivée en Mauritanie l’an dernier. Il en a fait un vrai bijou ! D’ailleurs, c’est lui qui coordonne le programme de formation. Les autres formateurs sont des religieuses ou des migrants, dont beaucoup ont pas mal de cordes à leur arc.

Georges Salles aidant une élève dans son étude

Nous ne faisons et n’avons jamais fait aucune pression sur les candidats au départ pour les décourager de cette aventure. Par contre, un certain nombre parmi eux renonce à chercher à aller plus loin, car grâce à la qualification obtenue suite à la formation, ils trouvent un emploi sur place ou à Nouakchott. D’autres disent qu’avec l’attestation obtenue au bout de la formation ils pourront rentrer chez eux, sans pour autant perdre la face.

Tout cela sonne plutôt positif, mais nous ne voulons pas cacher la réalité, que la situation des étrangers en Mauritanie devient de plus en plus difficile. Comme beaucoup de pays, la Mauritanie veut privilégier ses propres ressortissants pour l’accès au marché du travail. Pour y parvenir, les autorités administratives ont rendu très difficile et couteuse l’obtention des permis de séjour.

Pour terminer, je voudrais dire un mot sur notre petite Eglise en République Islamique de Mauritanie qui est exclusivement composée de non-Mauritaniens, depuis l’évêque jusqu’au dernier fidèle. En somme, nous sommes tous des migrants ! Quelques-uns sont là à la troisième génération, d’autres pour quelques jours ou quelques semaines.

En ces temps de pression massive sur le pays de l’Islam fondamentaliste d’obédience wahhabite, dont même les représentants de l’Islam traditionnel (sunnite d’obédience malékite) ont peur, il me semble que notre présence dans la coexistence pacifique et dans un esprit de dialogue est plus importante que jamais ! La présence d’une communauté de Pères Blancs y aurait toute sa place !

 

 

Père Martin Happe
Evêque de Nouakchott

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