Pierre Croteau 1940 – 2017 (PE n° 1082)

Pierre est né le 24 avril 1940 à Saint-Pierre-Jolys, province du Manitoba. Après avoir fréquenté l’école primaire de son village, il fait ses études classiques à deux endroits : les six premières années au Juniorat de la Ste-Famille à Winnipeg, et les deux ans de philosophie au collège Mathieu de Gravelbourg, province de Saskatchewan. Il entre ensuite au noviciat des Pères Blancs à St-Martin de Laval le 7 août 1963 et fait ses études théologiques au scolasticat d’Eastview de 1964 à 1968.

Tout au long de ses années de formation, Pierre doit travailler beaucoup pour réussir dans ses études. Il affirme lui-même ne pas avoir de goût pour les sciences spéculatives mais il fait preuve d’une forte volonté et s’applique généreusement pour bien réussir. Il est plus à l’aise dans les travaux matériels où il se montre très débrouillard et habile, capable d’initiative pour le travail d’équipe. Très généreux et dévoué pour remplir les tâches qui lui sont confiées, il est aussi un compagnon attentif et prévenant avec ses confrères, toujours prêt à leur rendre service. Il aime la vie de communauté et est apprécié de ses confrères. Mais il doit apprendre à contrôler sa grande nervosité. Pierre est émotif et facilement impressionnable. Il peut s’exciter facilement et s’emporter quand il est contrarié ou quand on lui fait certaines remarques, défendant parfois ses idées avec beaucoup de vivacité. Mais il prend de plus en plus conscience de son tempérament et parvient progressivement à plus de maîtrise de soi. Il est profondément attaché au Christ et à sa vocation missionnaire et travaille généreusement à sa formation spirituelle et apostolique. Il ne craint pas de témoigner de sa foi devant les autres. Les témoignages reçus sur lui, dans ses activités apostoliques, ont toujours été élogieux. C’est pourquoi ses formateurs le recommandent pour le serment missionnaire, qu’il fait le 16 juin 1967, et pour le sacerdoce qu’il reçoit le 17 juin 1968.

Cette même année, le Père Croteau part pour le Congo (RDC). Concernant ses préférences pour le travail apostolique et le pays de mission, il avait écrit au provincial : »J’aimerais faire de l’apostolat dans un milieu ouvrier soit industriel ou minier. Les pauvres, les indigents ont toujours été mes préférés. Plus précisément, j’aimerais aller au Congo : après les bouleversements dramatiques de 1964, ce pays a sûrement besoin de nombreux missionnaires pour remplacer ceux qui ont disparu. De plus, je peux apporter ma petite contribution dans l’internationalisation de la Société dans ce pays d’Afrique ».

En septembre 1968, Pierre se trouve au Congo pour y apprendre le ‘mashi’, une des langues locales, celle-là même parlée sur l’île Idjwi où il est envoyé, dans l’est du pays, à la frontière avec le Rwanda. Cette île est une véritable beauté naturelle, mais elle s’élève au milieu d’eaux trompeuses qui, en quelques minutes, peuvent transformer leur calme enchanteur en une violente tempête meurtrière. Deux mois après son arrivée, Pierre voit trois de ses confrères engloutis par des vagues aussi subites que déchaînées. Événement douloureux qui laisse des traces dans le cœur du jeune missionnaire tout nouvellement débarqué. C’est un tournant pénible pour la chrétienté insulaire, privée de trois prêtres sur six. La nécessité de repenser la pastorale s’impose. Pierre et ses deux confrères se mettent au travail, visitant souvent ensemble les 22 points de rencontre éparpillés sur le pourtour de l’île. Ces conditions de travail, rendues difficiles par le rythme imposé par le petit nombre de prêtres, deviennent une source d’enrichissement pour ces trois confrères. Ils connaissent une vie de partage intense, un temps fort de vie communautaire.

Pierre, le plus jeune des trois prêtres, s’occupe de la jeunesse. Son souci premier est d’intéresser ces jeunes à l’agriculture pour les attacher à leur île, cherchant à leur inculquer le goût du développement. L’intérêt de Pierre pour le développement fait germer chez lui et ses confrères l’idée de commencer sur l’île une coopérative de crédit qui représente une sécurité pour les gens et qui connaît un réel succès.

Cinq ans plus tard, en 1963, le Père Croteau vient en congé au Canada. C’est alors que le Provincial canadien lui demande de rester pendant trois ans pour assurer le service d’animation vocationnelle dans l’Ouest du Canada. Pierre se montre étonné qu’il n’ait pas d’abord été consulté personnellement au sujet de cette nomination. Aussi, il écrit au provincial du Canada: « Au sujet de cette nomination, je n’ai jamais été consulté. Je crois que c’est le moment de vous faire part de mon avis. D’abord, je ne refuse pas ma nomination à l’animation missionnaire au Canada et j’accepte très volontiers de servir la province pour trois ans. Mais, vu les circonstances religieuses et politiques du Congo, vu l’incertitude de notre présence missionnaire au pays pour longtemps, vu mon expérience missionnaire restreinte sur une île pendant quatre ans seulement, vu ma connaissance limitée de la langue ‘mashi’, vu mon désir de parfaire mon expérience dans les coopératives de crédit, j’ai l’intention de vous demander de retarder ma nomination en province pour au moins trois ans, s’il est possible de trouver un remplaçant… Je préfère continuer au Congo pendant que les missionnaires sont encore acceptés ». Les arguments énumérés par le Père Croteau gagnent à ses vues les autorités de la province canadienne qui repensent leur décision première et permettent à Pierre de retourner au Congo. Avant de repartir en Afrique, Pierre fait un stage de huit semaines au ‘Coady International Institute’, à Antigonish, province de Nouvelle-Écosse, pour une formation en développement social et communautaire.

Le 23 octobre 1973, le Père Croteau se retrouve au Congo, comme vicaire à Mbagira, une paroisse populeuse qui est un faubourg de Bukavu. C’est une cité dortoir où deux langues y sont parlées, le swahili et le mashi. Avec deux autres confrères, le Père Croteau reconsidère les priorités de leur travail pastoral. L’équipe sacerdotale se consacre alors à la formation de petites communautés qui doivent prendre en main leur vie chrétienne. Des groupes nombreux surgissent et ont le goût de se retrouver autour d’un partage d’Évangile.

En 1976, notre confrère Pierre est nommé responsable diocésain de la pastorale des jeunes. Il y a alors à Bukavu 100 écoles, 60 .000 jeunes dont 40.000 sont scolarisés. Un travail colossal qui demande de former des animateurs capables d’assurer un accompagnement chrétien dans les établissements scolaires. En 1979, le Père Croteau, à la demande de l’archevêque de Bukavu, est nommé économe du grand séminaire de Murhesa. Après un congé au Canada, Pierre est nommé à notre maison de premier cycle, la Rusizi, à la fois comme économe et responsable du discernement des jeunes qui se présentent pour la formation. Il aime beaucoup l’esprit de famille qui règne dans cette communauté.

En juillet 1985, le Père Croteau se retrouve à Winnipeg pour l’animation missionnaire et vocationnelle dans l’ouest du Canada. Il va sans dire que Pierre aurait aimé demeurer au Congo où les vocations missionnaires sont plus nombreuses qu’au Canada. Mais avec générosité il accepte ce ministère qui le met en contact avec de nombreux jeunes et qui comporte d’autres activités telles que les prédications missionnaires, la collaboration aux offices diocésains de vocations et pastorale missionnaire, etc. C’est une tâche qui n’est pas facile même si l’accueil des populations de l’ouest du pays rend son travail agréable. Les vocations missionnaires se font rares.

En octobre 1989, le Père Croteau retourne au Congo. Il est nommé à Kashofu dans le diocèse de Bukavu. Il est heureux de se retrouver dans l’île d’Idjwi, là où il a commencé son apostolat en Afrique. Il peut de nouveau mettre ses talents de pasteur, de navigateur et de constructeur au service des gens de l’île.

Le 22 novembre 1994, à Bukavu, Pierre est soudainement victime d’une thrombose qui affecte immédiatement sa faculté de parler. Le côté droit de son corps commence rapidement à paralyser. Il est alors transporté à l’hôpital de la FOMULAC, l’hôpital qui est le mieux équipé de l’est du Congo. Les médecins qui le soignent disent que l’attaque est très grave. Les confrères cherchent alors à rapatrier Pierre le plus rapidement possible. Mais, sur les conseils des docteurs, on doit attendre encore quelques jours. Le 9 décembre, le Père Croteau arrive à Winnipeg et est immédiatement emmené à l’Hôpital général où il doit rester plusieurs semaines. Le 8 mai 1995, il quitte l’hôpital pour entrer au Foyer ‘Chez Nous’ pour quelques mois où il peut continuer de recevoir des soins adaptés à son état de santé.

C’est avec beaucoup de courage et de foi que Pierre traverse cette grande épreuve. Par la prière, l’offrande de ses souffrances et de ses limites, il continue de vivre la mission dans ce qu’il est, dans sa chair d’abord. Le 26 janvier 1996, il déménage à notre maison de Sherbrooke. Là, tout en recevant les soins appropriés, il est assuré d’une vie de communauté Pères Blancs, comptant sur les gestes de fraternité des confrères et le support d’une vie de prière communautaire. Il exprime aussi le désir d’avoir un ordinateur, non seulement pour occuper un peu de son temps mais aussi pour chercher à communiquer avec ses confrères, parents et amis. Car Pierre parle à peine quelques mots et la conversation doit se faire par des « oui » ou des « non ». Ses messages par ordinateur ne sont pas toujours compréhensibles. De plus, sa paralysie l’empêche de se déplacer sans l’aide d’un fauteuil roulant.

L’éloignement de sa famille est difficile à accepter pour Pierre. Il voudrait retourner définitivement à Winnipeg pour y vivre un certain temps dans notre communauté et partir ensuite pour Bukavu, au Congo ! Mais notre maison de Winnipeg n’a pas les structures et facilités nécessaires pour assurer à Pierre tous les soins dont il a besoin. Il accepte donc, après quelques semaines de congé dans sa famille, et après plusieurs interventions du Père provincial, de revenir à Sherbrooke.

Après une semaine de recueillement et de prières, Pierre vit maintenant un des moments de quiétude et de sérénité. Dans une lettre au Provincial, il donne un beau témoignage de fidélité, d’abandon et de confiance en la providence et l’amour de Dieu, malgré les contraintes imposées par sa condition physique. Mais, au fond de lui-même, il garde le désir de retourner définitivement à Winnipeg. Le premier avril 2009, il quitte la communauté de Sherbrooke, où il a vécu 13 ans, pour la province du Manitoba. Il prend résidence au Chalet Malouin, à Saint-Malo à quelques kilomètres au sud de Winnipeg. C’est un centre médical moderne où il peut recevoir des soins sur mesure selon ses besoins et où sont organisées des activités de loisirs et d’exercices. Mais bientôt, le Père Croteau devient de plus en plus infirme et faible. Il doit quitter le Chalet Malouin pour le Centre ActionMarguerite à Winnipeg pour y recevoir des soins plus spécialisés. C’est là qu’il décède, le 23 janvier 2017. La messe des funérailles est présidée par notre confrère, Mgr Albert Thévenot, évêque de Prince-Albert, dans la chapelle de la résidence Despins, le mardi 31 janvier.

Après 23 ans de paralysie et de nombreux problèmes de santé, le Père Pierre Croteau a su, mieux que quiconque, ce que c’est que d’être cloué à la croix, avec son Seigneur. Au Congo et au Canada, il a vécu sa vocation de missionnaire d’Afrique en étant avec Jésus et annonçant, à sa façon, la Bonne Nouvelle du Royaume. Dans ses nombreuses épreuves vécues parfois difficilement mais toujours avec confiance il a actualisé au jour le jour le témoignage de foi de l’apôtre saint Paul : « Oui, j’en ai la certitude : rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur » (Romains 8,38).

Michel Carbonneau, M.Afr.

Laisser un commentaire