Souvenirs d’un aumônier d’école secondaire (PE n° 1091 – 2018/05)

J’ai été aumônier d’une école secondaire en Zambie de Pâques 1975 à janvier 1982. Voici comment s’est passée ma nomination à ce poste.

Ce jour-là, je voyageais de Chilonga, la paroisse où j’étais prêtre assistant, vers l’évêché du diocèse de Mbala (qui n’existe plus, une partie – au nord – ayant passé à l’archidiocèse de Kasama, l’autre partie – à l’ouest – étant devenue le diocèse de Mpika). De Chilonga à Mbala il faut compter plus 400 km ; c’était, en ce temps-là, une piste gravillonnée. La densité du trafic était minime… Au milieu de nulle part, je vis arriver un véhicule qui me semblait pressé. On eut juste le temps de se recon- naître ; il s’agissait du Père Régional de Zambie. En fait, il venait me voir à Chilonga pour me demander d’aller remplacer le P. M. Merizzi qui venait d’être nommé assistant régional ; jusque-là, Mike avait été aumônier de Lwitikila Secondary School. Ayant fait quelques études en catéchèse et ayant déjà travaillé avec des jeunes, j’acceptais sans trop d’appréhension. Je repartais aussitôt vers Mbala où je me rendais pour prendre part à une assemblée presbytérale. Je ne me souviens pas si le Régional poursuivit sa route ou rebroussa chemin vers son bureau à Kasama mais je me souviens que lorsque ce fut à mon tour d’être au bureau du Régional j’ai fait de nombreuses consultations et nominations en pleine brousse, au gré de mes visites aux confrères et des tournées des missionnaires !

L’école secondaire Lwitikila

L’école secondaire de Lwitikila, était (est encore) en fait un pensionnat pour jeunes filles appartenant au diocèse de Mpika, et tenue (en ce temps-là) par les Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie de Chigwell (Londres). En arrivant à cette école, on ne me cacha pas qu’il ne me serait pas facile d’y être vite accepté. C’était une institution de plus de 500 jeunes filles de 12 à 18 ans. En fait, les choses se passèrent assez bien ; ces filles comptaient sur la bienveillance de l’aumônier en un endroit où la discipline était plutôt stricte. Mais 500 jeunes filles ! Quelques confrères me demandaient comment je me sentais au milieu de ce monde ! Je crois qu’ils s’inquiétaient un peu pour ma santé mentale et morale. Il me semble me rappeler que je répondais quelque chose comme ceci : « elles sont trop nombreuses pour être un problème ! »  (Mais quand même,… mieux valait ne pas être trop sûr de soi !).

Assez vite après mon arrivée à cette école, un groupe de ces filles vint me trouver pour me demander de reprendre les bénédictions du Saint-Sacrement le dimanche soir ; celles-ci avaient été abandonnées quelque temps plus tôt. Je refusais. Je refusais  parce que je pensais que cette dévotion n’était pas ce dont ces jeunes avaient réellement besoin. Je les invitai à être créatives et à trouver quelque chose de significatif pour la fin de la journée, le dimanche… J’oubliai vite et leur demande et ma réponse jusqu’à ce qu’un dimanche soir, me rendant à l’église (il faisait déjà noir) je remarquai qu’il y avait des lumières dans le sanc- tuaire. Je m’approchai et découvris une trentaine de filles assises par terre, autour de l’autel, chacune avec une bible et une bougie allumée… Il s’agissait d’un moment de partage qui se renouvellera chaque dimanche quand l’école était en session… Ce jour-là, je me retirai sur la pointe des pieds pour ne pas troubler ce moment de prière libre de toute contrainte ou formalisme.

Le staff de l’école secondaire de Lwitikila

L’enseignement religieux

En ces temps-là, être aumônier d’une école secondaire voulait dire faire partie du corps professoral. Le corps professoral était composé de laïcs volontaires provenant d’Irlande et du Royaume-Uni, et aussi de quelques Zambiens, hommes et femmes, fraîchement sortis des écoles normales ou de l’université. C’était un groupe dynamique, jeune, enthousiaste. Comme membre de ce corps, je devais enseigner au même titre que les autres professeurs. Bien évidemment, j’enseignais les cours de religion avec l’aide de quelques Sœurs et de quelques laïcs. Le cours de religion que je trouvais en arrivant à cette école était un cours de Connaissance de la Bible (Bible Knowledge) qui était reconnu comme branche d’examen pour l’obtention du certificat Cambridge. Je fus vite fatigué par ce genre d’enseignement (en fait, les Actes des apôtres), travail purement académique de mémorisation sans trace de formation (humaine ou autre)… Avec un groupe d’aumôniers d’écoles secondaires nous avons décidé de partir à la recherche d’un autre cours plus adapté aux jeunes et plus vivant.

Bien heureusement, un nouveau cours venait d’être produit au Kenya ; c’était un cours remarquable par sa méthodologie et son contenu. Pour le cours secondaire inférieur, il s’agissait de « Grandir en Christ » (Developing in Christ) ; pour le cours supérieur, « Vivre en Christ » (Living in Christ). Mais les livres étaient au Kenya. Avec l’aumônier de l’école voisine et le soutien efficace de feu Père Frank Carey qui travaillait pour le ministère de l’Education, on a décidé d’aller les chercher nous-mêmes, chacun avec son pick-up : 2 tonnes de livres, c’est-à-dire assez d’exemplaires pour lancer le cours dans trois ou quatre écoles. Partis tôt le matin, nous arrivions à Nairobi à la tombée de la nuit ; le lendemain, chargement des livres et un peu de repos ; le surlendemain, retour à Lwitikila où nous sommes arrivés dans la nuit noire. Quelle aventure, avec le passage de 3 frontières : Kenya, Tanzanie, Zambie. Mais, nous étions encore jeunes, la vue ne faiblissait pas encore et le dos ne faisait pas encore trop mal. Et puis, il y avait la fierté d’avoir fait un safari utile à la mise en route d’un nouveau cours d’éducation religieuse.

Le culte dominical

L’école de Lwitikila était une institution catholique mais l’admission ne suivait en rien la confession des élèves. La proportion était plus ou moins 50-50 : une moitié de catholiques pour une moitié de protestants ou autres. Le dimanche, les catholiques avaient leur messe tôt le matin, tandis que les autres (UCZ, Église Unie de Zambie) avaient leur culte en fin de matinée sous la présidence de leur pasteur qui venait de la ville voisine… Un dimanche avant midi, je me trouvais dans l’enceinte de l’école. J’y visitai les groupes qui avaient leurs réunions hebdomadaires : Jeunesse Chrétienne Étudiante, Groupe de Vocations, Groupe biblique, chorale… Nous entendîmes soudain des hurlements provenant de la salle où s’était rassemblée la communauté protestante. Bruits de vitres cassées, portes enfoncées, filles qui s’enfuyaient de tous côtés, et même sautant par les fenêtres. Que s’était-il passé ? Peut-être un serpent s’était-il introduit dans la salle ? Rien de ça ! Il s’était passé que le pasteur qui, habituellement, venait présider au culte avait donné sa place, ce jour-là, à un ministre pentecôtiste. Quand celui-ci commença à pousser des cris pour son exercice d’exorcismes et sa séance de guérison, les filles qui n’avaient pas l’habitude de ces choses, commencèrent à paniquer et bientôt à prendre peur. D’où le pandémonium…

Quelques jours plus tard, mais sans rapport à cet événement, l’administration de l’école renvoyait chez leurs parents une quinzaine d’élèves. C’était des « born-again » qui refusaient d’être présentes aux heures d’étude et préféraient s’adonner à leurs exercices religieux. Ces born-again étaient une vraie peste et entravaient la bonne marche de l’école. Quant à notre ministre pentecôtiste, on ne le revit jamais. Peut-être, voyant la réaction des filles, avait-il pris peur lui aussi; ou peut-être avait-il juré de ne jamais revenir à cette institution catholique qui avait causé la défaite de ses pouvoirs guérisseurs.

Autres activités

Et quoi encore ?… Le gouvernement de Zambie avait demandé que chaque école ait une unité de production. L’école de Lwitikila décida qu’on creuserait des étangs pour l’élevage de poissons. Nous avions une rivière à proximité. J’avais la charge de ce gros travail. On eut quelques bons résultats : deux ou trois repas pour toute l’école avec du poisson frais. Hélas, on dût abandonner le projet bien vite : des loutres avaient remonté la rivière et saccageaient les étangs… Et encore : deux attaques de l’école par les garçons de l’école secondaire voisine (15 km !). Comme souvent dans ces cas-là les filles avaient insulté les garçons. Pas question pour eux de laisser passer ça ! Et enfin, les fêtes, les célébrations. Il y a à Lwitikila une grande et belle église. Pour des occasions spéciales, toute l’école s’y rassemblait. J’avais demandé à la maman d’un de nos confrères qui enseignait les sciences domestiques à l’école de couper dans des tissus locaux (Fitenge) les uniformes des servantes à l’autel, des lectrices et des acolytes. Elles avaient belle figure dans leurs longues « aubes » aux couleurs fortes et aux dessins africains. Il y avait des processions, des danses ; il y avait surtout 500 filles qui, quand elles chantaient toutes ensemble avec enthousiasme pouvaient vous faire ressentir des émotions intenses. Un chant en anglais avait toujours du succès : «The Lord of the Dance.»

« Danse, donc, où que tu sois! Je suis le Seigneur de la danse, avait- il dit ! »

Quelques mois après avoir quitté cette école, j’étais nommé assistant régional pour la Zambie. Passer d’une école de 500 filles à une bande de 150 ou plus de Missionnaires d’Afrique n’était pas une chose évidente. Mais j’avais appris (et enseigné) que la vie était changement et que pour vivre pleinement il fallait avoir changé souvent… Au cours de mes pérégrinations comme assistant régional puis régional, je rencontrais parfois d’anciennes élèves. Certaines étaient déjà mères de familles, d’autres Sœurs Professes ; ces retrouvailles étaient toujours joyeuses. On avait oublié les moments de frustrations ;  ne restait que l’estime mutuelle et quelque chose comme de l’amitié.

Jean-Pierre Sauge, M.Afr.

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