Alexis Hellard 1915 – 2016 (PE n° 1082)

Ce samedi 20 novembre 2016, le petit déjeuner, d’habitude assez animé (on partage ce qu’on a vu à la télé la veille au soir) était étonnamment calme : on pensait au père Alexis Hellard que le Seigneur était venu chercher la veille vers 20 h. Notre centenaire, dépendant en tout du personnel et des confrères, tenait une place importante dans la communauté, tant par son souci de vie fraternelle que par sa foi simple, profonde, et sa vie de prière intense.

L’origine de cette vie de prière, on la trouve dans la famille où il est né le 10 avril 1915, à Quintin, dans les Côtes d’Armor, cette Bretagne si chère au cœur d’Alexis. Ses parents étaient tous deux profondément religieux. Chaque soir la famille se réunissait, parents et les sept enfants pour la prière. Très jeune Alexis eut le désir d’être prêtre, et à l’occasion d’une visite d’un Père Blanc, d’être missionnaire. Le Père lui avait dit : « Chez nous, mon bonhomme, nous sommes toujours au moins trois ». Ce souci communautaire avait conquis Alexis.

Et voilà notre petit breton, d’abord à St Laurent d’Olt, puis à Tournus, ensuite à Kerlois. Petit de taille, faible de santé, bien des supérieurs ont hésité à le garder dans la Société : « Un tel gringalet pourra-t-il supporter le climat de l’Afrique ? ». Mais le Seigneur avait ses vues sur cet « avorton », comme sur St Paul.

Alexis poursuit sa formation à Thibar, puis à Carthage où il est ordonné le 2 février 1940. La France étant occupée, il ne peut retourner chez lui pour célébrer sa messe de prémices. Il est donc nommé en Kabylie, où il passera deux ans, apprenant le Kabyle. En novembre 1942, il est mobilisé comme aumônier militaire à Constantine puis en France. Démobilisé en 1945, il est nommé économe à Maison Carrée. Ceci pour un an. En 1946, il arrive en Ouganda, où le climat relativement tempéré, sera plus favorable à sa santé fragile.

« Dés mon arrivée, dit-il, je me suis mis avec fougue à l’étude de la langue locale, le Luganda ». Ce sera une des caractéristiques d’Alexis : connaître le parler des gens avec qui il se trouve. « Mais une langue s’apprend au contact de la population », dit-il encore. D’où les visites à domicile, les séjours prolongés avec toutes les couches de la population au cours de tournées, généralement d’une semaine, les veillées passées à écouter les anciens… Alexis est visiblement heureux. D’autant plus qu’on lui confie beaucoup de tâches pastorales. Il est nommé curé.

En 1956, après dix ans en Ouganda, il revient en congé en France. Il y tombe malade, petite opération, cure à Vichy. Grande retraite. Et le voilà de retour en Ouganda où il restera jusqu’en 1981, curé dans différentes paroisses.

En 1979, c’est la guerre. Amin Dada tyrannise le pays. Il est finalement chassé ; s’en suit une période d’instabilité politique qui permet au brigandage de se développer. Alexis en est indirectement la victime. Se trouvant à Kampala pour affaires, il accompagne un confrère canadien qui se rend à son travail en voiture. Brusquement, ils se trouvent nez à nez avec deux brigands armés qui les obligent à sortir de leur véhicule. Malgré les supplications d’Alexis, le confrère veut reprendre dans sa voiture des documents précieux. Il est abattu à bout portant. Alexis écrit : « psychologiquement, je suis tellement atteint que mes supérieurs décident un retour « définitif » en France ». Après une année de repos en Bretagne, Alexis revient quand même en Ouganda. Mais deux mois plus tard, méningite cérébro-spinale. Un retour « définitif » est décidé.

Pas si définitif que cela. Après un séjour à Pau et à Strasbourg, à 68 ans, Alexis n’a pas peur de se lancer dans une nouvelle aventure qui durera onze ans : il part au Kenya, à Nairobi, comme curé de la paroisse francophone. Alexis raconte : « Le samedi soir de mon arrivée, le père de la procure me présente aux 16 Français venus à la messe. Je leur dis mon intention de me mettre au service de toute la communauté francophone. Ce sera en particulier à la catéchèse des enfants que mon activité se portera, sans négliger la liturgie, le chant choral et la visite aux familles. La nouvelle se répand vite qu’on a un aumônier attitré. L’assistance à la messe grandit, ce qui m’oblige à chercher une chapelle plus grande ». Ce qu’Alexis ne dit pas, ce sont ces amitiés solides et fidèles qui se lient à cette époque entre Alexis et ses ouailles, grâce à ce don extraordinaire qu’il avait d’entrer en contact et d’attirer la sympathie.

En 1994, Alexis a 79 ans. Il est épuisé. Il est temps de songer à la maison de retraite. Ce sera d’abord Bry sur Marne, puis Billère qui le recevront. Période longue que celle de la retraite avec son lot de renoncements dus aux infirmités qui s’installent progressivement, par exemple l’impossibilité de chanter, de diriger le chant. Alexis y a continué sa mission auprès de ses confrères, en rayonnant par sa joie, sa délicatesse dans ses rapports avec toute la communauté et tout le personnel de la maison.

Dépendant de plus en plus de son entourage, il savait remercier par un mot, un sourire qui masquaient parfois bien mal la souffrance. Dominant celle-ci, son intimité avec le Seigneur lui permettait de placer, de glisser la petite phrase de douceur ou de compassion qui réconfortait son interlocuteur.

L’Afrique lui manquait. Par la radio, le téléphone, le courrier — ce dernier grâce au dévouement d’un confrère faisant office de secrétaire, il se tenait au courant des évènements, et continuait à entretenir un important réseau de relations. Un dernier trait lié aux cérémonies de son centenaire. Ils étaient nombreux ceux qui étaient venus à Billère remercier le Seigneur d’avoir pu connaître et estimer ce missionnaire d’Afrique que fut Alexis. De France ou des Etats Unis, d’Allemane ou… de Singapour, parents et amis se pressaient pour rencontrer Alexis. Le responsable de la maison invita Alexis à aller au devant d’eux ; « Oh, dit alors Alexis, je viens, mais je vais d’abord aller prier ». Homme d’action et de relations, le socle était toujours la prière.

Le vendredi 19 novembre, le Seigneur est venu chercher son fidèle serviteur, âgé de 101 ans.

Jean-Marie Vasseur, M.Afr.

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