Les joies de la formation, les peines d’un formateur (PE n° 1087 – 2018/01)

Cela fait dix ans maintenant que je suis en formation : 6 ans à Bukavu (RDC) et 4 ans ici à Jinja, Ouganda. Quand je regarde ces 10 ans passées je réalise que le temps vole. Une question devient alors envahissante : qu’est-ce que j’ai expérimenté durant ces dix années comme formateur ? La réponse se résume en deux mots : joies et peines. Voilà ce que j’aimerais partager dans cet article. En fait, les divers aspects de la formation peuvent permettre de faire l’expérience d’un certain bonheur à être là.

Je peux me comparer à une femme qui est enceinte, au début de sa grossesse. Elle fait l’expérience de la joie de porter un nouvel être en son être propre, anticipant le jour de son accouchement. Dans l’immédiat, elle va faire l’expérience de quelques maux tels que nausée, fatigue, anxiété, et se demander parfois si l’accouchement se fera dans les conditions les meilleures ou non. Elle sait qu’une fausse-couche est possible. Mettre un enfant au monde ne suffit pas. Il lui faudra aussi s’assurer que l’enfant est heureux et qu’il réussira dans la vie. Dans le cas contraire, si l’enfant échoue dans la vie, elle en souffrira beaucoup.

Mes joies

Quoique je prenne de l’âge, vivre avec des jeunes est très passionnant à un tel point que parfois je pouvais oublier que je ne suis pas loin de voir Abraham… Nos jeunes, pleins de vie et de créativité, m’ont aidé à sentir comme si j’étais encore jeune. Avec eux, on partage de beaux moments comme, par exemple, des prières et célébrations eucharistiques avec de beaux chants, d’agréables soirées socio-culturelles, fêtes, échange de cadeaux pour la nouvelle année, etc.

Tandis que les vocations déclinent dans le monde occidental, c’est une bénédiction que de voir l’enthousiasme de ces jeunes gens qui se joignent à nous. Qui sait si un jour on n’ira pas vers la même situation que dans le monde occidental ? Mais, pour le moment, nous n’en sommes pas là. Réjouissons-nous de ce que le Seigneur nous donne. Il m’arrive de visiter quelques communautés en Europe ; j’entends et j’ai l’impression que nous sommes une société qui meurt ; cela peut être déprimant. Mais quand je vois nos jeunes, je suis rempli d’espoir : nous avons un avenir, comme Société.

Il se peut que je ne sois pas un bon professeur – nemo judex in re sua ; personne n’est le juge de son cas – car seuls les étudiants peuvent dire comment ils me voient de ce point de vue, mais j’ai aimé l’enseignement et tous les cours que j’ai donnés jusqu’ici depuis Bukavu : liturgie, spiritualité, doctrine chrétienne, français, anthropologie philosophique, morale générale, éthique sociale et l’existentialisme de Sartre. J’ai aimé ma vie de communauté ici à Jinja et Dieu nous a bénis avec des confrères agréables. Devrais-je mentionner toutes les joies dont j’ai fait l’expérience et dont je fais encore l’expérience en formation. ? Il me faudrait écrire beaucoup de livres. Je me limite à celles mentionnées ci-dessus.

Mes peines

Comme une femme enceinte, il peut m’arriver de souffrir pour l’une ou l’autre raison. Regardant nos candidats, parfois je me demande : Est-ce que tous deviendront prêtres ou frères ? Combien je souhaite que tous puissent aller jusqu’à la fin du processus de formation initiale ! La réalité est que quelques-uns quittent en cours de route. Il peut aussi arriver que les formateurs interrompent l’un ou l’autre pour des raisons qui leur sont connues et que, normalement, ils communiquent au candidat. C’est pénible d’interrompre la marche de quelqu’un. Mais, quelques fois, c’est nécessaire, pour le bien du candidat lui-même et pour le bien de la Société.

Une autre peine, c’est de voir que quelques séminaristes viennent et vivent avec la crainte d’être renvoyés chez eux. Cette crainte me fait mal parce que c’est comme si, nous, les formateurs, étions ici pour renvoyer les gens chez eux. Nous ne sommes pas ici pour les renvoyer mais pour aider chacun d’entre eux à devenir un meilleur être humain, une meilleure personne.

Comme formateurs nous souffrons parfois quand nous sommes mal compris par nos étudiants, spécialement quand il arrive que certains interprètent mal ce que nous disons…

Nous vivons à l’ère du numérique. Ecouter de la musique, regarder la TV, faire usage de facebook et whatsapp, toutes ces choses ont un impact sérieux sur la vie des autres, et la vie spirituelle peut facilement être négligée. C’est une source de souffrance de voir que, pour certains, la vie spirituelle n’est pas tellement importante… C’est encore une cause de souffrance quand nous réalisons que quelques-uns des séminaristes ne sont pas ouverts et ne se montrent pas tels qu’ils sont.

Telles sont quelques-unes des peines d’un formateur, mêlées aux joies de la formation telles que décrites ci-devant.

Suis-je le gardien de mon frère ?

Quel que soit leur avenir, je pense que j’ai une certaine responsabilité dans la préparation à leur vie future. Comme une mère aimerait voir ses enfants réussir dans la vie, ma plus grande joie sera de voir dans le futur que nos candidats réussissent, soit comme Missionnaires d’Afrique ou comme citoyens où qu’ils soient. Si quelques-uns d’entre eux ne réussissent pas dans la vie, par exemple si quelques-uns deviennent des prêtres alcooliques ou ont de mauvais comportements sexuels, des gens vont demander : est-ce que cela était prévisible durant leur formation initiale ? Qu’ont fait leurs formateurs? Pourquoi ont-ils échoué ?

Oui, je pense que je suis le gardien de mon frère et, de diverses manières, nous les formons, nous contribuons à ce qu’ils seront à l’avenir, quoique c’est à eux de jouer le plus grand rôle… Qu’ils deviennent ce qu’ils veulent, mais j’aimerais que leur volonté corresponde à la volonté de Dieu, de telle sorte que ce qu’ils veulent puisse correspondre à ce que Dieu veut qu’ils deviennent. De cette manière, ils seront des prêtres heureux, des Frères heureux, des maris heureux, des citoyens heureux… Que Dieu vous bénisse tous !

Arsène Kapya, M.Afr.
Formateur à Jinja, Ouganda

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