Combattre les Voleurs de Couleur ! (PE n° 1077)

Je me souviens d’une publicité télévisuelle astucieuse d’une marque de pellicules photographiques qui décrivait ses produits comme autant de « voleurs de couleurs ». Cette publicité présentait l’activité photographique comme un terrorisme d’un genre nouveau: le temps d’un clic, le temps d’une photo, et voilà, la personne photographiée se retrouve en noir et blanc! L’effet désastreux sur le moral des victimes était en même temps le garant de l’efficacité du produit utilisé!

Dans mon quotidien, souvent, je me surprends à devoir combattre les mauvaises nouvelles qui surgissent d’un peu partout. Les quelques mois déjà passés à Jérusalem, par exemple, me montrent combien grand est le danger de me laisser abattre par les détails quotidiens d’un conflit envenimé, qui ne laisse que très peu de raisons d’être optimiste pour l’avenir. Le danger est grand de me laisser voler mes couleurs.

Les événements quotidiens que nous subissons, avec la manière dont ils sont souvent présentés, offrent bien des occasions de se laisser « voler nos couleurs », et cela est le cas même lorsque l’on ne réside pas sur les lieux d’un conflit, ouvert ou non. Lorsque nous sommes tentés de passer plus de temps devant les écrans télévisuels et les icônes digitales plutôt que devant le tabernacle et les icônes de la Sainte Face (et cela est si vite fait!), le danger rôde de se laisser voler notre optimisme et notre sens chrétien de la vie. Oui, si l’on ne prend pas garde, des couleurs sombres peuvent aisément s’installer « derrière la fenêtre de nos yeux » comme le disent les mots d’un chanteur célèbre.

Devant ces dangers, et comme pour les combattre, la prière constitue une arme redoutable. Personnellement, elle me permet de me resituer, de me repositionner, en permanence devant un autre réel, tout autant capable d’influencer mes humeurs, mon comportement, mes idées et ma vie que ne l’est le monde de l’audio-visuel et des media avec tous ses défis. Pour autant que je fasse l’effort d’y accéder, « au dessus des nuages, le ciel est toujours bleu » disait déjà Sainte Thérèse. En un mot, la prière me permet de rester libre, c’est à dire capable d’être, et de devenir toujours un peu davantage, celui que je désire et que je choisis d’être, plutôt que celui que d’autres voudraient que je sois, même à mon insu. Ma relation personnelle avec la personne du Christ, avec la réalité de son amour incessant et permanent, me permet en effet de combattre et de relativiser toutes les autres influences, en particulier celles qui pourraient tendre à me décourager et à me rendre triste.

Pour moi, le caractère familier de la prière sous toutes ses formes est important car la régularité me permet d’approfondir sur le fond. Je ne suis pas convaincu du fait que la créativité soit si nécessaire dans nos liturgies communautaires. Lorsque nos célébrations deviennent des laboratoires pour expériences hasardeuses, la forme me distrait sur le fond et il me devient facile de passer à côté de l’essentiel qui reste toujours une rencontre. Il serait incompréhensible de demander à nos confrères de communauté d’être différents chaque jour, et serais-je marié, ce n’est pas ce genre de demande que je ferais à mon épouse. Toutes les nouveautés et les transformations peuvent fort bien se justifier rationnellement. Mais ce dont j’ai besoin lors de la prière est davantage une contemplation aimante qui nourrisse le cœur plutôt que de grands discours théologiques et rationnels. Le caractère monotone et répétitif des formes de prières quotidiennes me provoque, et invite à la conversion approfondie de tout mon être.

Pour autant que je croie fermement à l’efficacité de la prière, je ne suis pas naïf au point de croire qu’elle me permettra de résoudre toutes les difficultés, comme de manière magique. Dans la vie rien n’est jamais gagné d’avance, et l’humilité est toujours de mise. En particulier, ma compréhension et mon expérience de la prière me permet d’affirmer que l’optimisme proprement chrétien soit bien différent de celui des évangiles de la prospérité ou des « happy end » de films américains dans lesquels nous observons le fait qu’« à la fin tout s’arrange ». Pour Saint Jean Baptiste, pour Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus ou même pour Jésus, rien ne s’est arrangé « à la fin », et je n’ai aucune raison qui me permette de croire que je devrais bénéficier de davantage de privilèges qu’ils n’en n’ont eux-mêmes bénéficié.

C’est que justement, je reste confiant dans le fait que la prière est ce par quoi je puis dépasser et surmonter les fragilités et les conditionnements incontournables de mon existence, quels qu’ils soient, et non pas tant espérer de pouvoir les changer. La prière me permet en effet d’accueillir la grâce de Dieu qui seule permet d’aller au-delà, sans me laisser voler mes couleurs, c’est à dire la joie, la sérénité profonde, l’enthousiasme, l’énergie, la passion ou le dynamisme. « Nous sommes tous des couillons, incapables que nous sommes de vivre et d’expliquer la grâce de Dieu ! », disait un missionnaire envers lequel j’ai beaucoup d’admiration. La grâce est un fruit de la prière, elle s’enracine dans son expérience et elle est appelée à devenir pour chacun de nous ce qu’elle était déjà pour l’Apôtre Paul : « ce par quoi il est devenu celui-là même qu’il est » (Voir 1 Corinthiens 15,10).

Pascal Durand, M.Afr.

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