Non seulement un ventre mais aussi un cerveau missionnaire (PE n° 1089 – 2018/03)

La lettre de ma nomination au Mexique m’est parvenue en décembre 2014 alors que j’étais curé de Kasamba et responsable du doyenné de Samfya dans le diocèse de Mansa en Zambie. Cette nomination m’a surprise et forcément mis dans un climat d’incertitude et de questionnement. Qu’en est-il de l’espagnol ? Un bref discernement m’a fait comprendre que la langue ne peut être un prétexte pour un cerveau missionnaire. J’ai accepté la nomination.

Mon premier contact avec le Mexique m’a laissé l’impression d’un vide en moi-même. Arrivé dans cette nouvelle terre sans connaître ni la langue ni les coutumes de cet immense pays, ce fut un monde totalement nouveau pour moi. Personne n’a compris que je ne les comprenais pas. Je décris cette phase importante de ma présence au Mexique comme une conscience du non-savoir. Parfois, des enfants me disaient : « Comment peux-tu être père quand tu ne connais même pas un mot en espagnol ? De quel coin du monde viens-tu ?» Je n’avais rien à leur répondre à ce moment-là parce que je ne pouvais même pas exprimer mes pensées. Peu à peu, j’ai appris à parler et à comprendre, comme un bébé qui fait ses premiers pas, puis soudainement un monde s’est ouvert autour de moi comme un ciel clair. A présent, je ne peux imaginer l’effet sur moi de ce coup violent du sentiment d’ignorance, de dépression et de découragement. Cependant, je ne peux pas non plus sous-estimer la luminosité qui m’a dévoilé la beauté d’une vraie rencontre avec ce monde inconnu.

Une fois finis mes cours de langue, Je me suis fait inscrire à l’université jésuite de l’ITESO. L’admission dans cette dernière institution m’a rempli de joie. Cette joie cependant n’a guère exclu l’inquiétude de savoir si ma formation en philosophie avait un lien avec la mission.

Dieudonne Rizinde et Cyriaque Mounkoro avec les jeunes du diocèse de Tula (Tepeji del Rio), après la messe d’ordination sacerdotale d’Éric Barderas

Dans cette perspective, je pense que la question de savoir comment concilier la formation acquise et l’aspect pastoral de la mission est légitime. Pourtant, je dirais que cette question n’est pas une préoccupation d’avenir, mais plutôt du présent. Mon expérience a peut-être été si particulière au point de considérer que l’apprentissage de la langue et l’insertion dans la culture locale constituent déjà une réponse positive de l’attitude missionnaire. D’autant plus que la période d’apprentissage de la langue constitue une phase intégrante de tout mon programme d’études au Mexique. Dans cette période, j’ai ressenti la rigueur de l’exigence missionnaire du savoir : je me suis rendu compte que je ne connaissais toujours pas beaucoup de choses. Au moment où je commençais à m’exprimer en espagnol, je me posais finalement la question de savoir si quelqu’un peut se considérer spécialiste dans un domaine. Nous faisons ce que nous appelons des « études spécialisées », mais mon expérience montre qu’à aucun moment nous ne serons complètement spécialistes. C’est une illusion d’espérer qu’être envoyé pour des études supérieures fait de moi un homme meilleur qu’un paysan de village. Le peu que je viens d’apprendre me fait réaliser que les études supérieures ne sont qu’un moyen de cheminer dans le processus de l’humanisation, parce que nous, déjà hommes, nous sommes toujours appelés à être davantage humains. Sans aucun doute, le monde et la société peuvent parfaitement fonctionner sans ma « spécialité » voire, pis encore, sans philosophie.

À travers tout ce questionnement surgit aussi une aube, comme dans un rêve. L’expérience de ma présence au Mexique pour les études me fait percevoir un peu la réalité des choses, me donne des éléments pour avoir une vision du monde relativement missionnaire. Être aux études donne une impulsion encore plus sûre à ce que nous sommes appelés à être, apôtre et rien qu’apôtre, plein d’Esprit et de connaissance. Dans mon cas, je comprends maintenant, sans scrupule, que la philosophie n’est rien qu’un savoir formatif, dans la mesure où elle m’offre une certaine forme déterminée de m’approcher des questions humaines fondamentales, y compris celles de la mission apostolique qui est notre projet commun. Dès lors, à celui qui me pose la question sur l’impact de mes études dans ma vie et dans la mission, je répond : Je suis sûr d’une chose, je me comprends moi-même mieux et que cela m’aide davantage à mieux comprendre les autres et le monde qui m’entoure. Je pense que la mission est basée sur cette attitude de la connaissance de soi que je considère fondamentalement évangélique.

Pour ce qui est des questions pratiques, je vis dans une communauté déjà existante. D’abord, je ne me sens pas en dehors de la communauté et cela est donc pour moi important de sentir le soutien fourni par mes confrères. Deuxièmement, je ne me sens pas hors de la réalité quotidienne que vivent les gens. Le contexte multiforme du pays de mon actuelle résidence constitue un carrefour entre la théorisation et la situation concrète de la vie ; et cela me fait toujours réfléchir sur les défis existentiels dans le monde africain.

Dieudonne Rizinde pendant une visite pastorale et interculturelle à Tepeji del Rio, ville natale de notre confrère Éric Barderas.

Je tiens à insister sur le fait que l’envoi d’un confrère à une formation spécialisée dans une communauté préétablie, ce qui est mon cas au Mexique, peut donner de meilleurs résultats, à condition que la communauté soit suffisamment préparée et informée pour bien recevoir le confrère. La politique de la Société en matière de formation spécialisée est une nécessité pour beaucoup de nos compagnons parce qu’à ce stade de la formation humaine, nous nous remettons sur le chemin de la connaissance pour mieux servir et être de meilleurs missionnaires d’Afrique dans la fraternité entre nous et au service de toute l’Eglise.

Dieudonné Rizinde, M.Afr.

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