Risquer d’avancer en eaux profondes au Nigéria (PE nr. 1085)

Les missionnaires d’Afrique sont présents au Nigéria depuis 1943. Ils commencèrent de nombreuses fondations dans l’archidiocèse d’Ibadan et l’ancien diocèse d’Oyo à partir duquel le diocèse d’Osogbo fut créé en 1995. Au nombre des fruits de leurs efforts missionnaires, 10 Nigérians devinrent eux-mêmes missionnaires d’Afrique.

Le Nigéria est un grand pays avec plus de 200 tribus. Les missionnaires d’Afrique ont travaillé en pays yoruba. Les Yoruba vivent au sud-ouest et au centre-nord du Nigéria. Toutes les communautés des missionnaires d’Afrique sont situées dans la partie sud-ouest du pays. De manière surprenante cependant, tous les confrères nigérians viennent de l’est et du nord ; aucun indigène yoruba parmi nous.

Le Nigéria a deux aéroports internationaux principaux : à Lagos au sud-ouest, et à Abuja au centre. Pour leurs congés au pays ou pour tout autre but les confrères nigérians préfèrent entrer dans le pays par Abuja qui est à presqu’une journée de voyage de nos communautés en ce moment.

La plupart des confrères aiment recevoir un accueil chaleureux quand ils viennent en congé dans leur pays. Ainsi, pour moi, ma joie a toujours été d’organiser mon congé avec les confrères dans mon pays, même si tous ne partagent pas la même expérience quand ils arrivent chez eux. Il est vrai cependant que beaucoup d’entre nous aiment être bien reçus par les confrères à leur arrivée. Même si cela n’est pas indispensable, il est bon de rester en contact avec les confrères qui ont une expérience de mission bien différente de la nôtre.

Au Nigéria, nous n’avons pas l’habitude d’accueillir chez eux nos confrères quand ils arrivent pour leurs congés. De notre communauté la plus proche (Ibadan) à l’aéroport de Lagos cela prend presque deux heures et demie si le trafic n’est pas dense. Le secteur du Nigéria voudrait garder le contact avec eux et être au service des confrères nigérians quand ils viennent en vacances.
De loin, le Nigéria est connu comme étant le pays du Boko Haram où l’insécurité règne. En entendent parler du mal perpétré par Boko Haram quelques-uns pensent que la population est en majorité musulmane. Mais la réalité est autre : en différents endroits, les chrétiens forment la majorité. En fait, il y a une croissance rapide du nombre de dénominations ou Eglises chrétiennes.

L’Association Chrétienne du Nigéria (CAN) regroupe les Eglises en quatre blocs1 : le Secrétariat catholique du Nigéria (CSN) pour l’Eglise catholique ; le Conseil chrétien du Nigéria (CCN) pour les Anglicans, les Méthodistes, les Eglises baptistes, les Eglises Four Square, les Eglises presbytériennes, l’Ordre Sacré Eternel des Chérubins et Séraphins, l’Eglise du Seigneur Aladura et d’autres Eglises orthodoxes ; la Confraternité chrétienne Pentecôtiste du Nigéria (PFN) pour les Eglises pentecôtistes et l’Organisation des Eglises instituées africaines (OAIC) pour les Eglises fondées par des Nigérians au Nigéria : l’Eglise évangélique de l’Afrique de l’Ouest (ECWA) qui a ses racines dans le nord du Nigéria et TEKAN1, des dénominations basées au nord du Nigéria telles que l’Eglise du Christ au Nigéria (COCIN), l’Eglise luthérienne du Christ au Nigéria (LCCN), l’Eglise méthodiste unie du Nigéria (UMCN), etc. L’œcuménisme au Nigéria est un vaste champ pastoral qui demande notre attention.

L’histoire des chrétiens et musulmans au Nigéria a été marquée par le soupçon mutuel et la violence en beaucoup de régions, spécialement au nord. Le sud est plutôt paisible, même s’il n’est pas sans craintes et anxiétés, plus spécialement lors des moments de violence sur fonds religieux dans le nord ou pendant les moments de campagnes politiques. Très souvent aux réunions de la CAN, on insiste pour que les pasteurs encouragent leurs fidèles à voter pour des candidats chrétiens. On se demande comment c’est possible dans un pays où beaucoup de familles ont des musulmans et des chrétiens parmi les enfants et où des mariages entre chrétiens et musulmans sont chose courante. Ainsi, je peux dire avec conviction que le Nigéria est une terre fertile pour la rencontre et le dialogue.

Le Nigéria, comme beaucoup d’autres pays en Afrique, est déchiré par la corruption, la violence sporadique et les vols à mains armées ; le système judiciaire a de nombreux problèmes. On entend parler de gens qui ont été en prison pour de nombreuses années sans jamais avoir comparu devant un tribunal ; on est témoins de cas d’injustice retirés des tribunaux pour être traités «amicalement» sous la supervision de policiers ou de juges quand la différence de statut est trop grande : les faibles ne peuvent jamais gagner un procès quand ils ont en face d’eux une personne puissante.

Il y a beaucoup de gens riches au Nigéria ; ils dépensent leur argent n’importe comment, quelquefois dans le but de se mettre en avant lorsqu’ils prennent part à des cérémonies. Au contraire, beaucoup de citoyens ont de la peine à joindre les deux bouts, au point que des diplômés universitaires vendent des recharges de téléphone le long des routes, tandis que d’autres pratiquent le métier de tailleur, produisent du savon, des colliers, etc. D’autres encore gagnent à peine de quoi vivre avec des travaux mal payés : de 6.000 Naira (20 $) à 25.000 Naira (80 $) le mois. De telles réalités et bien d’autres choses font de ce pays béni un champ pastoral pour Justice, Paix et Intégrité de la Création (JPIC).

La dernière assemblée post-capitulaire du Ghana-Nigéria a demandé que les confrères du Nigéria lisent les articles que notre confrère James Ngahy publie dans notre journal catholique hebdomadaire, the Independent, à propos de JPIC. Les missionnaires d’Afrique ne peuvent pas décliner leur identité sans mentionner JPIC-RD : c’est notre identité.

Pouvons-nous faire davantage pour la mission dans ce pays ? Nous sommes hommes de culture, d’ouverture et missionnaires. Cependant, on peut aisément devenir plus diocésain dans un pays étranger que les autochtones eux-mêmes. Pour les nombreuses générations de missionnaires d’Afrique qui ont travaillé au Nigéria tout ce dont ils ont fait l’expérience, mis à part quelques visites rapides à l’est, au nord ou au centre, est la culture yoruba dans un pays qui compte plus de 200 cultures ! Quelle que soit la raison qui vous conduit à la capitale Abuja vous êtes comme un étranger qui atterrit dans un pays étranger pour la première fois. Aujourd’hui davantage de confrères ont des raisons de faire le voyage d’Abuja et les confrères travaillant au Nigéria ne font que regarder impuissants.

Depuis plus de deux ans et demi, le secteur du Nigéria étudie le projet de se rapprocher du centre et du nord du pays pour y rencontrer d’autres cultures, pour être plus impliqués dans le dialogue avec les musulmans, pour avoir la résidence du directeur des vocations plus au centre du pays, pour y créer une maison d’accueil non seulement pour les confrères nigérians quand ils reviennent de leurs terres de mission mais aussi pour avoir un accès plus facile à la capitale Abuja où de plus en plus de documents officiels sont traités.
Le diocèse de Minna dans l’Etat du Niger est prêt à nous accueillir dès que nous le désirons et à faciliter notre intégration dans cette nouvelle région tout en répondant positivement aux priorités de la Société. Cependant, du secteur à la province, de la province à Rome, de Rome à la province, de la province au secteur, le projet a circulé en ce qui paraît être un cercle vicieux ! Combien de temps cela continuera-t-il encore ainsi ?

Si le projet n’est pas convainquant, il nous faut continuer à discerner ensemble :

Les confrères nigérians méritent-ils d’être accueillis par des confrères travaillant dans le pays quand ils reviennent de mission ? Ou devrons-nous attendre jusqu’à la retraite pour pouvoir avoir des contacts fraternels ?

Puisque JPIC-RD reste la priorité des missionnaires d’Afrique, pouvons-nous mettre notre «expertise» au service du peuple de Dieu au Nigéria déchiré par la violence et les divisions religieuses ?

Puisse le Seigneur de la moisson envoyer des ouvriers à son champ ! Puisse-t-il être gracieux et bénir notre Société des missionnaires d’Afrique !

Gilbert Rukundo, M.Afr.

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