Table Ronde sur le Soudan du Sud et la RDC (PE n° 1089 – 2018/03)

L’intervention de Bernard Ugeux

Rome le 18 janvier 2018

Père Bernard Ugeux intervenant à la Table Ronde sur la paix au Sud Soudan et en RD Congo

Je remercie les organisateurs de m’avoir invité à prendre la parole durant cette Table Ronde. Je suis arrivé pour la première fois en République Démocratique du Congo (RDC) en 1971 et depuis lors je vis une profonde alliance avec ce pays. Depuis de nombreuses années, je m’occupe à Bukavu (Sud-Kivu) de l’accueil et de la réintégration de victimes de violences basées sur le genre, surtout des femmes et des enfants.

Actuellement, je collabore avec la Commission Justice et Paix de l’UISG/USG dans la formation des consacrés engagés dans l’accueil, le soin et la réintégration des victimes de violences. C’est à ce titre que j’interviens.

Mon propos aujourd’hui n’est pas de décrire le drame que traverse la RDC depuis une vingtaine d’années qui a provoqué des millions de morts dont personne ne parle. D’autres intervenants en parleront.

Je voudrais évoquer l’engagement unique de l’Eglise, et particulièrement des consacrés, dans l’accompagnement des victimes sur le terrain et la poursuite des agresseurs. J’évoquerai aussi le lien indissociable entre compassion, indignation et solidarité, seul chemin pour promouvoir une paix juste en RDC et ailleurs.

Avant tout, je désire rendre hommage au nombre incalculable (il n’y a pas de statistiques possibles) de femmes congolaises qui ont été victimes de violence, celles qui ont pu en parler et être soignées, et surtout celles qui souffrent en silence et dans la honte (sans oublier certains hommes et de nombreux enfants). Elles sont un exemple vivant de confiance en Dieu et d’amour de la vie, de résilience aussi. Je pense aussi à la CENCO (Conférence Episcopale Nationale du Congo) et à toutes ses prises de positions pour la justice et la paix qui ont parfois été manipulées par les politiques. Ensuite à tous les catholiques, consacrés et laïcs, qui se battent pour la Justice et la Paix en RDC. Enfin, et ce n’est pas le moindre, au Saint Père le pape François qui a évoqué notre pays le 23 novembre 2017 lors de la soirée de prière dédiée au Soudan du Sud et à la RDC. Mon intervention s’inscrit dans ce qu’il a affirmé ce soir-là et que nous vivons tous les jours sur le terrain : « Quelle hypocrisie de nier les massacres de femmes et d’enfants ! Là, la guerre montre son visage le plus horrible ! » Il a aussi prié pour « les femmes victimes de violence dans les zones de guerre et en toute partie du monde » et « les enfants qui souffrent en raison de conflits auxquels ils sont étrangers, mais qui volent leur enfance et parfois aussi leur vie ».

Ce soir, je veux affirmer ma profonde conviction que, à ce propos, l’Eglise peut faire la différence pour promouvoir une paix juste, au nom de l’évangile. C’est à partir d’une expérience vécue récemment dans la cadre de la formation des consacrés par l’UISG/USG que je veux développer cette conviction.

L’apport irremplaçable des consacrés dans le combat contre les violences basées sur le genre.

Je précise d’emblée qu’une partie de ce que je vais dire ici peut aussi s’appliquer à de nombreux laïcs engagés dans ce domaine dans le cadre des Caritas ou de JPIC. Je voudrais cependant tirer un certain nombre de leçons d’une expérience de formation qui a été organisée récemment par la commission JPIC de l’UISG/USG à Goma dans l’est de la RDC.

En mai 2016, une ministre du gouvernement britannique a demandé à rencontrer la Commission JPIC de l’UISG/USG à Rome après avoir fait un séjour dans le Nord-Kivu. Elle y avait constaté le fort degré d’implication des consacrés dans le domaine des violences dans cette région. C’est pourquoi elle a demandé officiellement que les religieux aident son gouvernement à diffuser dans ce pays le « Protocole international sur la documentation et l’investigation de la violence sexuelle dans les conflits ».

En octobre de la même année, il a été décidé d’organiser une formation pour les consacrés engagés dans ce domaine en avril 2017 à Goma (Sud-Kivu), dont la responsabilité m’a été confiée. Durant cette session, quatre jours ont été dédiés à une approche pastorale et psycho-spirituelle et deux à la présentation du Protocole par des experts du gouvernement britannique. Une quarantaine de consacré(e)s et de prêtres diocésains activement engagés dans l’accueil des victimes et des survivants provenant de RDC, Rwanda et Burundi y ont participé. C’est la première fois que le gouvernement britannique introduisait une telle demande auprès des consacrés catholiques. Il s’agissait d’une expérience pilote.

Je me suis alors demandé : pourquoi s’adresser ainsi à des consacrés catholiques pour une telle démarche de la part du gouvernement britannique ?
C’est ici que je crois que les consacrés font la différence, même si certaines ONG font du bon travail et sont parfois plus professionnelles. Les consacré(e)s viennent du milieu de la population et des cultures, et ont l’expérience directe du terrain à partir de leurs propres familles. Ils sont engagés à vie et non pas pour un projet ponctuel. Ils sont supportés par des communautés de consacré(e)s et par les paroisses et travaillent dans une continuité, sans être seulement des francs-tireurs. Le réseau des consacrés est le plus dense de toute la RDC et le plus en prise avec le peuple. Les USUMA et ASUMA nationales et diocésaines, en lien avec les commissions locales JPIC et Caritas, tissent un maillage complet du territoire et une diffusion unique des informations et des interventions sur le terrain, parfois dans des lieux inaccessibles. Ils ont également suivi une longue formation spirituelle et humaine qui leur donne une crédibilité particulière. Sans doute, certain(e)s doivent-ils encore se former à plus de professionnalisme, mais leur consécration à Dieu les fait bénéficier d’une confiance à priori de la part de la population. En plus et au-dessus de tout cela, leur modèle d’engagement est celui de Jésus-Christ, leur fondement est l’évangile, avec la doctrine sociale de l’Eglise, et leur source est leur vie de prière et sacramentelle quotidienne. Ce dernier point est essentiel. Il n’est pas possible d’être plongé quotidiennement dans la confrontation au mal absolu que représentent les horribles violences perpétrées tous les jours dans notre pays sur les femmes et les enfants sans puiser chaque jour la force dans la contemplation de la croix du Christ en qui déjà « tout est accompli ».

Reception et présentation des statues de la Sainte Vierge qui intercède
pour la paix au Sud Soudan et en RD Congo

Dans l’engagement de l’Eglise, ne pas dissocier compassion, indignation et solidarité.

Un chrétien engagé à la suite du Christ pour la justice et la paix doit marcher sur ces deux jambes et utiliser ses deux mains : la compassion et l’indignation. En outre il agit toujours en Eglise, d’où l’importance de la solidarité. Ces trois dimensions me paraissent indissociables et c’est ce que je lis dans la décision du Saint Père dans la création du nouveau Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral et dans la Déclaration de Dakar de Caritas Afrique.

1. A propos de la compassion. Dans la formation donnée à Goma, on a retrouvé dans nos partages d’expériences les convictions du pape François concernant une Eglise comme « hôpital de campagne » et des consacrés présents aux périphéries et acceptant de prendre l’odeur de leur troupeau. Dans un hymne du bréviaire en français on chante : « qui donc est Dieu qu’on peut si fort blesser en blessant l’homme ». Et l’abbé Pierre, bien connu en France, affirmait : « aimer c’est : quand tu souffres, j’ai mal ». Il s’agit donc de refuser la banalisation du mal, de l’indifférence et du mépris de la femme.

Certes, il nous faut pleurer avec ceux qui pleurent, mais aussi et surtout il faut chercher des solutions concrètes. La vraie compassion n’est pas seulement ressentir de l’empathie pour une victime. Ceci n’est que le point de départ. Il y a ensuite la recherche des moyens concrets pour permettre aux victimes de reconstruire l’estime de soi et de retrouver leur autonomie et leur identité sociale. Cela demande des soins médicaux et psychologiques, mais aussi de la tendresse et de la miséricorde, et aussi beaucoup de temps d’écoute et de patience gratuite, d’accompagnement spirituel. Ici, nous pouvons puiser dans la Lettre apostolique du Saint Père adressé aux consacrés à l’occasion de l’année de la Vie consacrée et dans la Bulle Misericordiae Vultus du jubilé de la miséricorde.

2. A propos de l’indignation. Ce n’est pas seulement un pieux sentiment. On a parfois reproché aux groupes de prière catholiques de limiter leur engagement à des prières de guérison et à des actes de charité qui ne vont pas jusqu’à la racine de l’injustice et de la souffrance. Il ne suffit donc pas de soigner ou de prier pour les victimes, il faut agir de façon à ce qu’il n’y ait plus de victimes. En RDC, tout se passe comme si trop de gens ne veulent surtout pas que les violences s’arrêtent. C’est ici qu’interviennent l’indignation, la colère du juste, la mobilisation pour la justice qui peut aller jusqu’à exposer sa vie pour défendre les droits des plus petits et des plus humbles en agissant avec eux. Si les manifestations politiques ont leur utilité, la poursuite des abuseurs et des assassins et la fin de l’impunité restent des priorités pour l’Eglise. C’est ici que la formation de Goma sur l’usage du Protocole nous a montré à quel point il faut une réelle compétence pour entamer des poursuites et protéger les droits des plus pauvres. Tout le monde ne doit pas être un professionnel du droit, mais nous sommes tous censés connaître la loi, l’enseignement social de l’Eglise et essayer de pratiquer un vrai discernement au cœur des violences.

3. Et c’est pourquoi je termine avec l’importance de la solidarité. Un chrétien isolé est en danger de mort. Un chrétien qui se limite à des dévotions et des neuvaines oublie que le corps du Christ n’est pas seulement dans le tabernacle, mais dans tout frère, toute sœur qui souffre. C’est en Eglise, en communautés de consacrés, en communautés de base, en paroisses et diocèses, que nous pouvons faire la différence. C’est ainsi que l’Eglise peut acquérir et exercer une vraie compétence et être crédible aux yeux des populations ravagées et des gouvernements. Surtout quand elle est transparente au niveau de l’usage des moyens qu’elle reçoit d’ailleurs ou qui proviennent de la solidarité des communautés locales.

Cette rencontre de Goma a été suivie d’un engagement renouvelé d’un grand nombre des participants en faveur des victimes, dans la qualité de l’écoute et du suivi, de la création de petits groupes de réflexion et d’action à travers la RDC. Elle a aussi donné naissance à un manuel qui reprend la méthodologie et les contenus de l’atelier. Diffusé en français et en anglais, il est destiné à être adapté et utilisé librement partout où des personnes sont victimes de violences basées sur le genre.

Bref, je crois que les catholiques, et particulièrement les consacrés, peuvent apporter un témoignage irremplaçable dans un pays ravagé. Je crois aussi qu’il ne faut jamais lâcher l’articulation entre la compassion, l’indignation et la solidarité si nous voulons être fidèles aux grandes intuitions et à l’enseignement du Saint Père et à l’exemple du Christ. Celui-ci nous rappelle ce soir : « ce que tu as fait au plus petit d’entre mes frères, mes sœurs c’est à moi que tu l’as fait » (Mt. 25, 40). Partout là où nous sommes, nous qui sommes ici aujourd’hui, prenons des initiatives pour ne pas laisser notre Table Ronde sans conséquences concrètes sur le terrain. Informons-nous, osons dénoncer, soutenons ceux qui sont au loin et donnons la priorité aux plus fragiles autour de nous.

Aujourd’hui, dans le Soudan du Sud et en RDC, et ailleurs en Afrique, le Christ poursuit sa passion sous nos yeux. Ne le laissons pas seul…

Bernard Ugeux, M.Afr.

Voir le PE Papier pour l’examen des « notes ».

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