La formation Spécialisée : entre privilège, droit et devoir (PE n° 1089 – 2018/03)

Il n’est pas rare de rencontrer des confrères qui pensent que la formation spécialisée n’est pas nécessaire pour être un bon missionnaire. Je suis parfaitement d’accord avec eux s’ils entendent que ce n’est pas une tête remplie de théories qui fait la mission. Nous n’avons pas besoin de diplômes pour vivre l’évangile, la rencontre, la justice et la paix, ces engagements qui constituent notre identité de missionnaires d’Afrique. C’est pourquoi un aspect important des études à tous les niveaux est de faire sans cesse le lien entre ce qui est étudié, la vie concrète et notre charisme missionnaire. Cette orientation pastorale qu’établira souvent le missionnaire lui-même, selon mon expérience personnelle, rend les études plus fécondes et plus intéressantes.

Si je partage le fond de la pensée de ces confrères qui semblent être hostiles aux études, cependant il faut souligner, comme le fait le Chapitre Général, que la formation spécialisée est une nécessité et je dirai même un devoir. Elle sert au bon fonctionnement de nos Instituts : le service de la formation initiale qui prend la majorité des confrères formés, et le service de l’administration. Quand ce devoir n’est pas bien assumé, nous nous retrouvons à faire du bricolage à tous les niveaux. Ces dernières années, nous avons des difficultés pour trouver des confrères qualifiés pour certaines de nos maisons de philosophie avec les risques que cela comporte. Un plus grand besoin donc de stratégie et de gestion coordonnée avec les provinces s’impose. Si nous devons étendre la formation spécialisée à d’autres aspects de notre mission, il faudrait une certaine stabilité au niveau des besoins de la formation.

Aujourd’hui la formation spécialisée s’impose comme une nécessité au regard de la réalité changeante de l’Afrique et du monde. Notre engagement dans certains domaines spécialisés comme l’islam, l’œcuménisme ou justice et paix exige de nous du professionnalisme.

Former des gens, capables de servir les peuples en contribuant à la réflexion sur nos différents charismes et engagements est une chose importante. C’est aussi prendre l’Afrique et notre mission au sérieux et s’engager pour le Royaume. Nos ainés, par leur formation en leur temps, ont été les premiers linguistes, médecins, anthropologues et ethnologues là où ils furent envoyés. Certains ont non seulement contribué par leur travail pastoral mais par leurs écrits à mûrir la réflexion sur l’Afrique. Je citerai ici seulement comme exemple le livre de notre confrère Bernard Joinet « Survivre face au Sida en Afrique » qui a été, indépendamment des critiques, une grande contribution dans la lutte contre le Sida en Afrique. Nos historiens de la Société font un travail immense et fort appréciable qui ne cesse de nous faire découvrir chaque jour non seulement notre cher fondateur mais aussi l’histoire de notre Société, des Églises locales et de nombreuses institutions toujours florissantes. S’ils sont capables de nous rendre un tel service, c’est en partie parce qu’ils ont été formés. Saluons ici la mémoire du père Antoine Delpuch, Mgr Pierre Duprey, Maurice Borrmans qui ont grandement contribué les premiers dans le dialogue avec les Églises orientales et le dernier dans la rencontre avec l’islam. N’aurions-nous pas besoin de confrères aussi capables de mener une réflexion pastorale, théologique et spirituelle au-delà des quelques articles sur des aspects de notre mission qui sont d’actualité aujourd’hui et qui pourraient enrichir la Société et l’Église en général ?

Le Chapitre nous appelle à rêver notre mission et notre charisme. Si aujourd’hui, nous célébrons nos 150 ans en étant fiers de Lavigerie et de son œuvre missionnaire, nous devrions aussi célébrer le grand intellectuel qu’il a été, professeur à la Sorbonne et grand spécialiste des pères de l’Église et de l’Orient de son temps. Il ne fut pourtant pas moins un bon et vrai pasteur visionnaire et engagé. Son bagage intellectuel l’a certainement servi pour la fondation et sa stratégie missionnaire qui reste encore révolutionnaire. Si les diplômes et les études ne font pas le missionnaire et la mission, ils contribuent à le former et à rendre efficace son engagement. C’est là où la formation spécialisée, pour ma part, rejoint la formation continue. Elles ne sont ni des droits, ni des privilèges, mais des devoirs et donc une nécessité pour la mission.

En formation à Jérusalem en 2009

Le vade mecum sur la formation et le Chapitre général sont assez clairs sur la formation spécialisée : elle n’est ni un droit, ni un privilège, ni une affaire d’amis, et j’ajouterai ni une affaire ethnique ou une compétition entre les originaires d’une province X contre d’autres. Nous devrions être vigilant contre le régionalisme, le favoritisme mais aussi et surtout faire attention aux rumeurs de complot « fake-news » qui peuvent semer un climat malsain et menacer l’unité et la cohésion de toute société. Le pape François fait d’ailleurs des murmures non fondés qu’il appelle avec humour « du terrorisme », un des thèmes de ses homélies aux religieux et religieuses chaque fois qu’il en a l’occasion. Ceux sur qui tombe l’appel à rendre ce service à la Société et à l’Église ne sont pas des super-confrères ou des privilégiés ; c’est d’ailleurs souvent une grande responsabilité. En ce qui me concerne, quand j’ai accepté l’invitation à me former en œcuménisme en vue d’une possible mission en Orient, je l’ai fait car c’est un aspect de notre charisme qui remonte à Lavigerie lui-même avant notre fondation comme Société. Je vois difficilement comment ce serait un privilège de vivre un jour au milieu des tensions perpétuelles en Terre Sainte ou pour quelqu’un d’autre de se retrouver dans une maison de formation.

Pour finir, nous sommes tous, supérieurs, confrères aux études ou confrères en mission, au service de la mission. C’est dans le dialogue, le détachement, l’humilité Ad maiorem Dei gloria que nous devons vivre notre engagement commun.

Gaétan Tiendrébéogo, M.Afr.
aux études à l’Institut Pontifical Oriental.

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