Quand le tourisme banalise l’ exploitation sexuelle

Depuis trois ans, les Sœurs missionnaires de N-D d’Afrique travaillent dans la région côtière du Kenya, où elles tentent de sortir les jeunes enfants d’une exploitation sexuelle de plus en plus présente. Sr Redempta Kabahweza, SMNDA ougandaise, qui œuvre notamment dans le soutien psychosocial de ces enfants, nous donne son témoignage.

Sr Redempta console, rassure,
redonne courage.

La côte du Kenya est célèbre pour ses belles plages de sable blanc, ses palmiers, ses eaux chaudes de l’Océan Indien… Mais ces plages ensoleillées sont aussi une plaque tournante pour le tourisme sexuel européen, en particulier avec des jeunes mineurs. Une étude réalisée en 2006 par l’UNICEF estime qu’environ 10 000 à 15 000 filles âgées de 12 à 18 ans, vivant dans les zones côtières du Kenya, ont été exploitées sexuellement.

Ce qui explique une telle exploitation des enfants, c’est la pauvreté généralisée et l’acceptation du phénomène par la société. Le tourisme est l’un des secteurs économiques les plus importants du Kenya ; il représente 10 % du PIB du pays.

En 2015, face à cette situation, l’Église catholique a ouvert, à Malindi au Kenya, un centre appelé : “Centre d’Accueil Pape François”, pour les victimes de cette exploitation sexuelle. Là, les mineurs reçoivent l’aide dont ils ont besoin et un soutien pour traduire les auteurs en justice. Au quotidien, des enfants âgés de trois ans parfois, garçons et filles, rapportent des détails bouleversants sur les abus qu’ils ont subis, souvent commis par des proches.

Sr Redempta qui est la principale psychosociologue du centre, se souvient d’avoir arraché deux fillettes de 10 et 12 ans, des mains de deux touristes italiens qui avaient abusé d’elles pendant deux ans. Elle décrit le traumatisme durant l’entretien avec la plus âgée des deux.: « Je l’amenais dans la salle de rencontre, et une fois que je fermais la porte, elle commençait à trembler. Il était très difficile de la préparer à témoigner au tribunal car elle devait se remémorer toutes les horribles expériences qu’elle avait vécues. »

Lorsque nous avons rencontré Sr Redempta, elle nous a confié ses combats permanents et difficiles, face à la souffrance profonde des enfants, au récit des violences sexuelles et des expériences traumatisantes qu’ils ont vécues, mais aussi comment ellemême trouvait la force intérieure de continuer à se battre pour la justice.

Voix d’Afrique. : Vous êtes Ougandaise. Comment êtes-vous venue à Malindi, et au Centre d’Accueil Pape François ?

Sr Redempta : Quelques mois avant mes voeux perpétuels, l’évêque du diocèse catholique de Malindi, Mgr Barbara, a contacté notre Supérieure générale afin de lui demander de l’aide, pour la gestion du « Centre Pape François ». Certes, cette invitation du diocèse correspondait tout à fait à un aspect de notre charisme, qui consiste à porter une attention particulière à toute personne blessée, en difficulté, isolée de la société. Après plusieurs consultations, trois d’entre nous furent envoyées pour répondre à l’urgence de cette mission. Personnellement, je fus très enthousiaste de recevoir juste après mes voeux perpétuels, cette nomination en tant que psychosociologue. Je désirais vraiment travailler avec les enfants, et l’idée d’assumer le rôle de « conseillère » me réjouit beaucoup. C’était la première fois que j’allais mettre en pratique, mes compétences en “counseling” (accompagnement psychologique et social)

Sr Redempta joue avec les deux plus jeunes
survivantes d’abus sexuels.
Elles ont toutes les deux quatre ans.

V.A: Comment cela se passe-il avec les enfants ?

Sr R. : C’est une mission enthousiasmante, mais qui est loin d’être simple. Écouter ce qu’ils ont vécu, brise le coeur. Un exemple parmi tant d’autres : quand je suis arrivée ici, j’ai trouvé une fillette de deux ans et demi qui avait été agressée sexuellement à plusieurs reprises. Comment un être sain d’esprit, peut-il violer un bébé ?

V.A: Est-ce que l’écoute des expériences de ces enfants vous traumatise aussi?

Sr R. : Cela m’affecte bien sûr, comme toutes les personnes qui travaillent ici. Lorsqu’un enfant qui a été abusé est amené au centre, tous : travailleurs sociaux, infirmières ou encore les chauffeurs qui conduisent les enfants ici, en sont réellement touchés et la compassion se lit sur tous les visages. Néanmoins, nous travaillons en équipe pour arriver à prendre du recul face à ces situations dramatiques. Les enfants ont besoin de notre assurance, pour réapprendre la confiance.

V.A: Parmi toutes les personnes qui s’occupent des enfants, vous êtes celle qui écoute leurs expériences traumatisantes de la violence sexuelle. Comment faites-vous face?

Sr R. : Professionnelle de l’écoute, je cherche à redonner confiance à ces enfants en situation de souffrance psychique. Je m’efforce de les aider à reprendre contact avec tout ce qui réhumanise. Mais l’écoute peut prendre différentes formes : un enfant par exemple ne s’exprime pas forcément avec des mots mais plutôt avec des dessins ou avec des jeux. Ainsi, aujourd’hui, j’ai joué avec deux fillettes âgées de quatre ans qui sont arrivées au Centre dans un état très grave… L’une d’entre elles, par l’intermédiaire d’une poupée masculine, a pu confirmer que c’était son oncle maternel qui l’avait violentée, même si une déclaration de police indiquait qu’elle avait été impliquée dans un accident de circulation au cours duquel ses parties intimes auraient été meurtries ! Son examen à l’hôpital avait confirmé qu’elle avait été abusée sexuellement…

Au Centre, les fillettes les plus âgées
s’occupent des plus jeunes.

V.A: En plus du suivi de ces enfants, offrez-vous un autre soutien?

Sr R. : Parce qu’ils doivent être réintégrés dans leur famille après trois mois de séjour au Centre, je me rends chez eux pour parler à leurs proches et évaluer si le fait de ramener l’enfant à la famille constitue ou non un danger supplémentaire pour lui. Je dois aussi enquêter sur ceux qui les ont harcelés, c’est mon devoir. Je prépare également les enfants à témoigner devant un tribunal. Car les juristes ne peuvent pas faire avancer un dossier judiciaire avant que ne soit confirmée l’identification des suspects et que les enfants n’aient témoigné. Ainsi, l’une des enfants de quatre ans a déjà témoigné au tribunal au sujet du viol qu’elle a subi. Hélas, par la suite, les greffiers nous ont appelés pour nous dire que le dossier était incomplet et que l’enfant devait témoigner de nouveau. J’ai refusé, indiquant que l’enfant n’était pas prête à subir un 2e interrogatoire. J’ai l’intime conviction que quelqu’un a été payé pour faire disparaître ce dossier.

V.A: Qu’est-ce qui vous motive à continuer votre travail malgré la détresse que vous rencontrez parfois ?

Sr R. : L’évêque de Malindi, a vu ce « crime contre l’humanité » qui sévissait dans cette région et a estimé qu’il fallait faire quelque chose. Il a fondé le « Centre d’accueil Pape François », basé sur l’enseignement social de l’Église : « créer une société où tous les enfants vivent dignement et dans laquelle leurs droits sont protégés. » C’est la mission que s’est donnée le centre : venir en aide aux enfants qui sont soumis aux violences sexuelles. Cet objectif s’adresse à tous les enfants, sans distinction de race, d’origine ethnique, de croyance religieuse ou de sexe, pour leur permettre de se réaliser un jour, pleinement. Les Soeurs Missionnaires de N-D d’Afrique sont très engagées dans ce qui favorise la justice et la paix. Et parce que je suis aussi très attachée à cette mission, je veux que justice soit rendue à ces enfants. J’éprouve une grande joie pour chaque enfant qui peut retourner dans sa famille après des mois de soutien. Je veux continuer à les suivre, pour m’assurer qu’ils sont en sécurité et ne seront plus maltraités. Tous, ils me font confiance pour les protéger de leurs agresseurs, et je ne voudrais pour rien au monde les abandonner. Quand ils m’appellent « Soeur » et partagent avec moi toutes leurs peurs du monde extérieur, cela me convainc plus encore, que je ne peux qu’être là avec eux et pour eux.

Sr Huguette Régennass, SMNDA
Voix d’Afrique n° 119 – Juin 2018

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